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GERARD SALEM, PSYCHIATRE
«Certains ados ont des pères “sans couilles”»
Médecin, spécialiste FMH en psychiatrie et psychothérapie, Gérard Salem a créé la Fondation éthique familiale dont la face thérapeutique est la CIMI, la consultation interdisciplinaire de la maltraitance intrafamiliale. Il jette un œil critique sur l’étude du criminologue Marcelo Aebi. «Même si ces résultats sont incontestablement précieux, cette étude me paraît simpliste dans son interprétation. Elle manque d’un commentaire approfondi sur le fonctionnement d’une famille.» Le thérapeute reproche notamment au chercheur de stigmatiser l’absence du père. «Si le père biologique se sent bafoué, éjecté qu’il est par son ex-femme, il devient hautement prévisible qu’il ne participe pas à la coparentalité.» Selon lui, lorsqu’une mère sabote le père biologique, cela éveille une rage chez l’adolescent, une colère qu’il dirige ailleurs. «C’est le début de la délinquance, la recherche d’une autorité plus forte. L’adolescent est en rage contre une figure paternelle d’opérette, un père “sans couilles”, et une mère abusive qui veut garder le contrôle mais qui s’avère incompétente car elle veut être à la fois père et mère. Cela l’amène souvent, dans un second temps, à devenir démissionnaire. Elle oscille alors entre arrogance et culpabilité. Cette tentation de tout contrôler est liée à un contexte social qui donne de la femme une image de superwoman qui arrive à tout faire: avoir un travail, être indépendante, être libérée sexuellement et être une excellente mère.» Aux yeux de Gérard Salem, les femmes devraient reconnaître qu’un enfant a autant besoin de son père que de sa mère. Son credo? «Obliger les ex-époux à fonctionner ensemble comme parents. Les contraindre sans discuter! Ça les aide.» |
Marcelo Aebi tempère: «Cela ne veut pas dire que tous les enfants de familles recomposées deviendront des délinquants, mais ils ont plus de risques.» On respire. Mais, à l’heure où un mariage sur deux se termine par un divorce, ces résultats interpellent nombre de parents. Marcelo Aebi lui-même a été étonné par les résultats de l’étude. «Je ne m’attendais pas à trouver une telle différence entre les enfants des familles intactes et ceux des familles recomposées. Traditionnellement, la criminologie compare la famille de deux parents avec celle à un père ou une mère. On pensait qu’un seul parent était moins capable d’assumer l’éducation d’un enfant.»
Au dire du professeur lausannois, le message principal de l’étude est que les jeunes les plus problématiques sont ceux qui ont un lien faible avec leurs parents et ceux qui sont peu contrôlés par papa et maman. On l’aura deviné, c’est dans les familles recomposées que ce lien est le plus faible. Les adolescents des familles intactes sont 5,9% à trouver leur attachement à leurs parents faible, ils sont 12,9% dans les familles monoparentales et 21,2% dans les familles recomposées. «Le lien avec le parent est meilleur dans les familles monoparentales, car il y a moins de situations conflictuelles dues à la présence quotidienne du nouveau père.» De même, ce sont les enfants de familles patchwork dont les sorties sont les moins bien surveillées: 12% des filles et des garçons des familles traditionnelles ne reçoivent pas de directives quant à l’heure de rentrée, ils sont 13,7% dans les foyers monoparentaux et 14,1% dans les recomposés. Marcelo Aebi explique que, dans le cas où l’enfant vit avec sa mère ou son père biologique, le nouveau partenaire n’est pas en position de force pour faire respecter son autorité. A en croire la littérature sur le sujet, la phrase: «De toute façon, tu n’as rien à dire, tu n’es pas mon père/mère!» est un classique dans la bouche des adolescents. «Dans les familles monoparentales, l’enfant a plus un rôle de partenaire. Il participe à beaucoup de discussions. Son rôle change lorsque la famille se recompose: il retourne à sa place d’enfant. Il y a probablement conflit. Une manière d’évacuer est de faire des choses interdites par des adultes.»
Pauvreté en cause. Un telle étude et de tels résultats ne laissent pas les professionnels de l’enfance et de l’adolescence indifférents, dont certains dénoncent la stigmatisation d’une catégorie de la population déjà bien chargée par les problèmes de la vie. Anna Hausherr, psychologue FSP, secrétaire centrale de la Fédération suisse des familles monoparentales, reproche à cette étude de poser plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Elle rappelle le lien prouvé entre familles monoparentales et pauvreté. «Vivre dans des conditions économiques difficiles est un facteur de stress qui peut affecter la vie familiale de tout type de foyer. Ces parents doivent recevoir de l’aide.» La réaction d’Olivier Ischer, directeur du Point, un service de soutien et d’appui à l’institution scolaire genevoise, va dans le même sens. Cet assistant social de formation a une grande expérience des adolescents. «On imagine que la découverte de ce qui fait problème pourrait réveiller les consciences. Je n’y crois pas. Les personnes concernées vont dire: “On nous raconte encore une fois que nous avons mal fait!” Les femmes ont l’impression de faire tout ce qu’elles peuvent, et c’est le cas. Mais, malgré tout, on les montre du doigt!»
C’est exactement le sentiment de Françoise Piron, qui a la charge de ses trois enfants. Cette féministe à la tête de Pacte – association qui vise à favoriser l’accès des femmes à des postes à responsabilité – craint qu’on stigmatise celles qui travaillent hors de la maison. «Et on va bientôt nous dire que, si une femme divorce, c’est qu’elle ne fait pas assez d’efforts et quelle doit fermer les yeux sur les infidélités de son mari pour rester en couple!»
Pédiatre, mère de six enfants, auteur d’un ouvrage sur la famille recomposée, Marguerite Dunitz-Scheer trouve ce genre d’étude très «dangereuse. Je vois déjà le lecteur se dire: “Il ne faut pas divorcer, sinon mon fils ou ma fille va devenir délinquant.” C’est une bêtise! Il ne manque qu’un homme d’Eglise qui nous ordonne de rester tous mariés pour éviter la délinquance juvénile!»
Symptôme d’un malaise. Son coup de sang passé, la responsable de l’Unité psychosomatique de la clinique universitaire de Graz explique le phénomène de façon assez simple: dans une famille monoparentale ou recomposée, l’enfant doit donner des signaux plus forts pour qu’on s’intéresse à lui. «Un acte de délinquance est le symptôme d’un malaise. Si ce dernier se traduit trop discrètement – par un mal au ventre par exemple –, il ne sera pas pris au sérieux vu que son entourage a déjà d’autres soucis. Un enfant qui a ses deux parents autour de lui le sera. Chez nous, les enfants qui présentent le plus de maladies psychosomatiques sont ceux de familles intactes. Mais il ne faut pas se méprendre et dire que c’est ce type de famille qui engendre ces maladies. C’est que, dans ces foyers-là, les parents réagissent plus à ce genre de symptômes.»
Dans ce concert de réactions, des professionnels reconnaissent dans cette étude le reflet de la réalité qu’ils vivent au quotidien. Président de la Chambre pénale des mineurs, Michel Lachat se dit «pas surpris du tout» par ces statistiques: «Il est certain que la proportion de jeunes issus de familles monoparentales ou recomposées que nous rencontrons est assez importante. Beaucoup d’actes de délinquance peuvent s’expliquer sous la forme d’appels au secours, mais sont, pour la plupart du temps, le reflet d’un cadre éducatif affaibli, voire défaillant. Le Fribourgeois cite le cas d’un délinquant qui a commis des infractions très graves et dont la mère s’est remariée: «Il disait n’avoir rien à faire du nouvel époux de sa mère. Il ne le respectait absolument pas. Souvent, les jeunes dont je m’occupe me disent qu’ils n’aiment pas le nouveau compagnon de leur mère, et inversement. De nombreux adolescents souffrent de l’absence de leur père et/ou de leur mère.»
Une solution à ces maux? «L’autorité parentale conjointe accordée en cas de divorce. Les ex-époux doivent rester des parents responsables, être capables de dialoguer et de maintenir le contact pour le bien de leur enfant.»
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