Il ne faut pas se dissimuler la réalité: demain, l’«Internationale des Frères musulmans», ce socle de tous les islamismes politiques, dominera l’ensemble du monde arabe. Leur section tunisienne a remporté près de 40% des suffrages et formé le premier gouvernement du pays libéré.
Leur aile dite «modérée» est devenue, et de loin, la première formation marocaine et, là encore, le nouveau premier ministre sortira de leurs rangs. Ils sont loin, cependant, d’être à eux seuls majoritaires? Certes. Mais ne nous y trompons pas. Très implanté dans les quartiers les plus pauvres, un parti islamiste plus radical, mais illégal, a appelé au boycott et l’on ne compte, dans le royaume chérifien, où 55% des électeurs se sont abstenus, que 14 millions d’inscrits sur les listes électorales pour 26 millions d’habitants.
L’islamisme, y compris sous des formes moins modérées, y est en vérité encore plus profondément enraciné que ce résultat peut paraître l’indiquer. Les élections égyptiennes risquent d’en apporter la troisième preuve: non seulement il faut s’attendre à un razde- marée des Frères musulmans proprement dit, mais un parti salafiste, plus intransigeant et plus dur, pourrait bien ajouter ses propres succès à cette victoire.
En Palestine, le prochain scrutin, s’il a lieu, se soldera par un triomphe du Hamas, dont on oublie qu’il n’est, lui aussi, qu’une branche locale des Frères musulmans. En Libye, l’islamisme n’a même pas eu besoin d’élections pour imposer ses fondamentaux au point qu’un ascendant des «Frères» – qui ont mis du liant, sinon du mou, dans leurs sourates – n’est pas ce qui pourrait arriver de pire.
Le pire, c’est plutôt en Syrie qu’il faut le craindre où, sur fond de guerre civile et d’affrontements interconfessionnels, l’impitoyable répression baasiste aidant, ce sont les islamistes sunnites les plus radicaux, aile immodérée cette fois des Frères musulmans, qui ont pris la tête de l’insurrection. Pourquoi nier, par conformisme bien pensant, que les minorités chrétiennes, chiites et même kurdes, bien qu’hostiles à la dictature, finissent par plus redouter encore cette éventuelle prise de pouvoir qu’un honteux statu quo?
Il ne s’agit pas de dramatiser. La charia était déjà constitutionnalisée dans l’Egypte de Moubarak. A relire l’encyclique de Pie IX que prolongeait le Syllabus, le christianisme n’avait, en outre, pas grand-chose à envier à l’islamisme soixante ans avant que la démocratie chrétienne n’intègre et ne porte un message de démocratisation et de progrès social.
Une grave question se pose cependant: comment expliquer cet échec historique à la fois de la droite libérale, des centrismes laïcs et des gauches aussi bien marxistes que socialdémocrates? Les responsabilités occidentales sont, en l’occurrence, considérables: avoir, pendant un siècle, identifié le progrès sociétal à la colonisation, puis diaboliser le nationalisme laïc arabo-musulman (Nasser en Egypte comme Mossadegh en Iran), pour ensuite tenter de contrer le progressisme gauchisant en soutenant un peu partout les réactions intégristes et fondamentalistes, comme le fit Ariel Sharon luimême en jouant, dans un premier temps, le Hamas contre le Fatah.
N’avoir pas accordé, enfin, la priorité absolue à la résolution du problème israélo-palestinien tout en soutenant à bout de bras des tyrannies corrompues (la France, Ben Ali et, un temps, Saddam Hussein; l’Amérique, Moubarak et Saleh; la Russie, Hafez el-Assad, etc.) dont on estimait qu’elles constituaient un efficace rempart à tout ce que l’on redoutait. Mais qui, en réalité, ont nourri, alimenté, exacerbé tout ce que l’on redoutait.
La guerre d’Irak ne fut qu’une sanglante cerise sur le gâteau. On a chanté les louanges du printemps arabe. Et on a eu raison. Faut-il rappeler cependant qu’il y eut, en 1848, un grand printemps des peuples européen et qu’il déboucha, partout, sur une contre-offensive victorieuse de la contrerévolution.
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