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L’amour des frontières

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 21.12.2010 à 12:11


 

L’année prochaine retentira d’un hymne à la suissitude. Le parti nationaliste a le vent en poupe et promet une avalanche d’affiches, de drapeaux, de t-shirts à croix blanche. Ses rivaux du centre-droit, à leur habitude, suivront les moutons qui préfèrent bêler leur amour de la patrie plutôt que d’ouvrir les yeux sur les réalités du monde et du pays réel.

 

Ces couplets, s’ils sont honorables quand ils ne dérapent pas dans la xénophobie crasse, ne font que cacher un état de fait qui n’est pas près de changer. Les frontières s’estompent. Pour le meilleur - la prospérité helvétique notamment - et le pire. Trépigner n’y change rien .

 

Cette vague de fond nationaliste éclabousse toute l’Europe. Et pas seulement les milieux qui voient dans le rejet de l’étranger une réponse aux angoisses du moment. Plus qu’une réaction momentanée, c’est une véritable idéologie qui prend forme dans l’espace ouvert par la fin de l’utopie révolutionnaire, l’essoufflement de la sociale-démocratie et la crise du capitalisme financier. Un nouveau « mainstream ».

 

Il est fascinant d’observer comment des intellectuels raffinés, souvent venus de la gauche, s’engouffrent dans la brèche. Tel Régis Debray. Il signe un « Eloge des frontières » (1), élégant réquisitoire contre la mondialisation et l’Union européenne. Déversant sur celle-ci une brouette de clichés. « Notre Euroland, écrit-il ainsi, s’étonne que le Grec n’y ressemble pas au Suédois, le Lithuanien à l’Italien… » Alors que jamais les traditions locales ne se sont affirmées avec autant d’assurance. Alors que l’Union veille précisément au maintien des frontières nationales que certains, en Europe centrale et de l’est, rêvent de redessiner.

 

Notre homme a le sens des formules (« Le bonheur est dans le pré, soit, mais non dans le terrain vague.») mais les faits qu’il invite à sa démonstration restent flous ou carrément faux. Il s’égare quand il affirme : « La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, et en position de force, qu’ils fassent sa promo. »  Alors même que les gouvernements s’accrochent précisément à la souveraineté nationale pour rester en place, pour cacher leur désarroi devant la nécessité de réponses plus larges aux défis trans-nationaux (économie, écologie, migrations, criminalité, et tant d’autres).

 

Exploit : Debray réussit à pondre une centaine de pages sur les frontières sans se retourner sur les désastres historiques que leur exaltation a provoqués. Il préfère étaler son admiration… du Japon. Ce champion de l’identité nationale. Passant comme chat sur braise sur son sanguinaire expansionnisme en Asie, sur lequel aujourd’hui encore les manuels scolaires nippons restent d’une grande discrétion. Dans sa chambre d’hôtel de Tokyo, le Parisien se pâme devant le journal télévisé qui s’ouvre sur « la première fleur du premier cerisier ». « Nous n’avons pas en France ce modeste orgueil, pleurniche-t-il. Nos iris fleurissent dans l’indifférence. »

 

L’ex-apôtre de la lutte armée en Amérique latine n’est pas fleur bleue pour autant : « Puisqu’il faut tenter de vivre, relançons la guerilla. Face au rouleau compresseur de la convergence, avec ses consensus, concertations et compromis, ranimons nos dernières forces de divergence (…) Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre. »

 

Si l’on pousse le raisonnement, on voit bien où il aboutit : enfonçons-nous dans le réconfort du tribalisme et ne craignons pas d’en revenir aux bonnes vieilles guerres salvatrices !

 

Car les frontières du douanier Debray ne sont pas seulement celles des nations, devenues impuissantes, ce sont d’abord et surtout celles des cultures – des « identités » - qu’il importe de ne plus mêler mais de dresser les unes contre les autres dans une fière posture.

 

Nous voici renvoyés au « choc des civilisations » annoncé dès 1996 par Samuel Huntington (2) qui prévoyait « le conflit tribal à l’échelle globale ». Nous y venons.

 

(1)  « Eloge des frontières » de Régis Debray, éd. Gallimard.

(2)  « Le Choc des civilisations » de Samuel Huntington, éd. Odile Jacob

 

 




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Réaction de Scipion
le 25.12.2010 à 12:11
Régis Debray ne s'égare pas lorsqu'il écrit : « La...
 



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