Le public retient son souffle. On vient d’annoncer un invité surprise aux 700 participants de la conférence TED (Technology, Entertainment, Design), qui s’est tenue du 21 au 24 juillet à Oxford. Les patrons d’entreprise, cracks de l’internet et autres designers stars venus assister à ce grand raout où les idées – les meilleures, les plus folles, les plus innovantes – tiennent le haut de l’affiche, s’interrogent: «Verra-t-on apparaître Al Gore comme en 2006 ou Bono comme en 2005?» Car TED se déroule une fois par an depuis 1984 en Californie, sous l’égide de l’entrepreneur Chris Anderson qui en a racheté les droits en 2001 à son fondateur Richard Saul Wurman. La version européenne de l’événement, organisée par Bruno Giussani (Directeur européen de TED et producteur du Forum des 100 de L’Hebdo), n’a eu lieu que deux fois dans la ville universitaire. Le but? Identifier les bonnes idées et les diffuser. Le moyen: une cinquantaine de conférences de 18 minutes chacune, tenues par des intervenants issus de domaines aussi divers que la science ou le cinéma.
Gros poissons. C’est Gordon Brown qui déboule finalement sur scène. Il se lance dans une tirade sur le pouvoir des nouvelles technologies. «La campagne anti-esclavage lancée en Grande-Bretagne au début du XIXe siècle a pris vingt-quatre ans pour s’imposer. Aujourd’hui, les citoyens peuvent communiquer et organiser la résistance en l’espace de quelques heures, comme récemment en Iran ou en Birmanie», se réjouit le premier ministre, avant d’appeler à l’émergence d’une éthique globale. «Nous avons des intérêts communs, comme la lutte contre le réchauffement climatique ou al-Qaida.» Cela lui vaut une standing ovation. Ce qui n’empêche pas les «TEDsters» d’ironiser lors de la pause-café. «Il cherche du travail?» sourit l’un d’eux. Si c’est le cas, il frappe à la bonne porte. Les participants, qui ont chacun déboursé 4700 francs pour assister à l’événement, sont pour la plupart de gros poissons. Enfoncé dans un fauteuil de l’hôtel cinq étoiles The Randolph, Walter De Brouwer, un entrepreneur belge surnommé «le Woody Allen du monde des affaires», raconte sa mésaventure de la veille: «Un gars est venu vers moi et m’a dit qu’il voulait construire une machine à remonter le temps. En fait, il veut dessiner une carte du monde tel qu’il était il y a dix, vingt ou cinquante ans à l’aide de Google maps, en se basant sur les photos fournies par des internautes du monde entier. J’ai aussitôt investi dans son projet.» L’événement a aussi son quota de célébrités. Cameron Diaz discute tranquillement au milieu de la foule, tandis que Meg Ryan demande à un membre de la sécurité si elle peut entrer dans la salle avec son café.
«Yes, we can». TED suscite un engouement tenace de la part de ses participants, souvent des habitués. Ils ont le sentiment d’appartenir à une véritable communauté, composée de gens branchés en permanence sur Twitter, adeptes du développement durable et dotés d’un optimisme très «Yes, we can!» Il y a toutefois une étiquette à respecter. Pendant les sessions, les ordinateurs portables et les téléphones mobiles sont interdits. A la pause, on appelle les gens par leur prénom et on inclut systématiquement son voisin dans la conversation. D’ailleurs, chaque participant porte un badge où sont listés les trois sujets qu’il aimerait aborder. Cela va du réchauffement global au Tour de France. Mais revenons aux idées. Il y a celles qui s’en tiennent au tangible, à ce qu’on peut faire ici et maintenant, comme la bouteille à purifier l’eau en trois coups de pompe inventée par le Britannique Michael Pritchard. Ou comme ces lunettes auto-ajustables présentées par le physicien Joshua Silver: les verres remplis de liquide peuvent être adaptés à la myopie de leur usager en un tournemain. Inestimable dans une zone comme l’Afrique subsaharienne, qui compte un opticien pour un million d’habitants. Il y a aussi des idées qui stimulent l’intellect. Que l’on écoute le neuroscientifique de l’EPFL Henry Markram, qui dit pouvoir construire un cerveau humain sous forme informatique d’ici à dix ans, ou son homologue du MIT Rebecca Saxe, qui est parvenue à identifier une zone du cerveau utilisée pour porter des jugements moraux et à en modifier le contenu, cela donne le tournis.
Foi en la technologie. Il en va de même des villes écologiques que Paul Romer propose de construire ex nihilo dans les pays en développement, en confiant leur gestion à d’autres Etats, sur le mode du «protectorat éclairé», ou du mur géant en sable solidifié que Magnus Larsson veut ériger dans le Sahel pour stopper l’avancée du désert. Des visions «fondées sur une foi sans faille dans le pouvoir de la technologie à régler tous nos problèmes d’un coup de baguette magique», selon Rob Hopkins, qui préconise plutôt la transformation de nos habitudes au niveau ultralocal, «en favorisant les jardins communautaires, les déplacements à vélo ou les monnaies alternatives». Il y a, enfin, des idées qui jouent sur l’émotion, comme Emmanuel Jal, cet ex-enfant soldat exfiltré du Soudan par une travailleuse humanitaire britannique. Il fait désormais du hip-hop et récolte des fonds pour construire une école dans son pays d’origine. Qu’à cela ne tienne! Une pause de midi plus tard et l’assemblée a réuni un don de 10 000 euros, ainsi que diverses promesses de matériel (chaises, instruments de musique). L’aventurier Lewis Pugh, qui a traversé le pôle Nord à la nage, ou le producteur Mark Johnson, qui a mêlé les sons de musiciens de rue du monde entier, reçoivent un accueil tout aussi triomphal auprès d’un public avide de belles histoires qui se terminent bien. A côté de ces idées ébouriffantes, les discours habiles mais plus convenus de l’acteur Stephen Fry ou de l’auteur d’origine suisse Alain de Botton paraissent presque fades. La conférence elle-même ne représente que le point de départ du long processus de diffusion de ces idées. Au cours des prochains mois, les «TED talks» seront mis en ligne – chacun pourra y accéder gratuitement. Ceux qui s’y trouvent déjà sont regardés 10 millions de fois par mois en moyenne. Certains sont devenus des hits sur YouTube et des blogueurs vont jusqu’à composer des listes recensant leurs discours préférés. Quant aux conférences, elles font tache d’huile. Après la Tanzanie en 2007, TED aura lieu en novembre en Inde, à Mysore. Un mini-TED sur la diplomatie publique a même été organisé récemment au sein du Département d’Etat de Hillary Clinton. Enfin, tout un chacun peut organiser un TEDX, une version franchisée et moins ambitieuse de la conférence mère. Genève aura la sienne en décembre.
CINQ IDÉES À DIFFUSER
Le bunker à graines Sur les 7100 variétés de pommes cultivées en 1800 aux Etats-Unis, 6800 ont aujourd’hui disparu. Fort de ce constat, Cary Fowler a voulu sauvegarder notre patrimoine agricole en créant une banque de données contenant des échantillons de graines du monde entier. Le bunker a été placé au Spitzberg, un archipel au nord de la Norvège, pour protéger les semences des pannes d’électricité et interférences humaines. Ce «système de backup» de la biodiversité permettra, espère le scientifique, d’éviter les famines dans le sillage du réchauffement climatique.
La TV sans fil Faire passer l’électricité à travers l’air? Eric Giler en a fait la démonstration à TED, allumant une télévision et rechargeant deux téléphones portables à distance. La charge électrique est sauvegardée sous forme de champ magnétique dans la bobine d’un conducteur. Si cette dernière entre en contact, même à distance, avec une autre bobine (un élément qui se trouve dans tous les appareils électriques), elle lui transmet sa charge. On évite ainsi l’installation coûteuse et peu écologique de câbles électriques, explique le CEO de WiTricity.
Ce que dit la nature «La nature fait bien les choses, dit Janine Benyus. Le design et l’ingénierie devraient plus s’en inspirer.» Elle a créé un répertoire en ligne (Ask-Nature) qui recense les domaines où le monde végétal ou animal possède une solution toute faite à l’un des dilemmes de l’humanité. L’industrie en a déjà repéré certaines: des hôpitaux ont adopté un matériau à rainures inspiré de la peau d’un requin sans bactéries et une entreprise transforme le CO2 en matériel de construction, un processus utilisé par les coraux pour accroître leur masse.
Le net facile Cadre chez Mozilla (l’inventeur de Firefox), Aza Raskin a élaboré une interface qui permet aux internautes de trouver ce qu’ils cherchent sur la toile de la façon la plus directe qui soit. Si on tape les mots: «Quel temps fait-il à San Francisco?», l’ordinateur se charge de mettre en lien les divers moteurs de recherche, sites et applications nécessaires pour trouver cette information et de la communiquer à l’usager. Une utilisation simplifiée du net, basée sur la communication humaine, qui peut contribuer à combler le fossé digital, pense-t-il.
Les dessous des USA Taryn Simon a documenté tous les lieux normalement dissimulés aux citoyens américains. Ses clichés montrent une forêt où la police scientifique dépose des cadavres pour étudier leur décomposition, une ville recréée par l’armée américaine pour s’exercer au contre-terrorisme, les tableaux suspendus aux murs de la CIA ou encore un élevage de tigres blancs, une espèce fabriquée par l’homme en croisant des tigres de même descendance. Ce qui unit ces sites? «L’impression de vulnérabilité qu’ils dégagent.»
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