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Des polars pour un été noir, très noir

Mis en ligne le 27.06.1996 à 00:00

Bibliothèque Quels livres font frissonner les écrivains de roman noir? De Didier Daeninckx à Jean-Bernard Pouy, découvrez leurs lectures de chevet.

L'Hebdo; 1996-06-27

Des polars pour un été noir, très noir

Bibliothèque Quels livres font frissonner les écrivains de roman noir? De Didier Daeninckx à Jean-Bernard Pouy, découvrez leurs lectures de chevet.

«A Marseille, les neutres n'existent pas»

Succulente découverte de la Série Noire, les romans de Jean-Claude Izzo comportent deux personnages excessifs et attachants: Fabio Montale et Marseille. Le premier a le coeur aussi gros que l'estomac et la seconde prend un malin plaisir à dévorer ses enfants. Il y a du Montalban chez cet écrivain méditerranéen où la gour mandise se pimente de grands coups de gueule contre les racistes de tout poil: «Marseille pèse sur mes personnages. Ici, on est toujours obligé de prendre parti, que le sujet soit grave ou bénin. Les neutres, ça n'existe pas. Montalban a été important pour moi. Il m'a aidé à ficeler le scénario de «Total Khéops», mais il est surtout le premier écrivain qui a su assaisonner Raymond Chand ler avec de l'huile d'olive. Mon préféré? Jim Harrison! La vie pulse dans chacun de ses livres, même si son regard est souvent désespéré. J'apprécie aussi Max Allan Collins pour sa manière informative et engagée de présenter la mafia de Chicago. Sous sa plume, le roman noir n'est ni superficiel ni exotique.»

«Les gangsters plutôt que les flics»

«Lire des polars américains revient à consulter une boule de cristal. Ce pays est un laboratoire et vit les moindres soubresauts sociaux avec trois ans d'avance sur nous.» Publié chez Denoël et au Masque, Serge Brussolo alterne avec bonheur le roman policier (cf. «La moisson d'hiver») et le livre d'épouvante. Au bain de sang, cet esthète préfère la psychologie et les fines plumes: «James Ellroy est si répétitif, si lourd, avec sa galerie de tueurs en série et de flics machos à l'extrême. Je lui préfère un Charles Willeford, moins connu, mais plus riche. Son «Miami Blues» est proche de la commedia dell'arte, avec ses personnages pathétiques et dérisoires. Il fait partie des classiques balisés, mais j'ai beaucoup de respect pour James Hadley Chase qui a su se mettre dans la peau des victimes, des truands. Le polar de truands m'intrigue, au contraire des histoires de flics qui m'ennuient. Dommage que Chase ait parfois écrit ses livres à la chaîne et que systématiquement la Série Noire les ait affublés d'un titre français complètement ridicule.»

«Un livre doit me transporter»

Il est quinze heures et Maurice G. Dantec s'éveille. Le jeune auteur des «Racines du mal» traque volontiers le suspense à la faveur de la nuit. On lui doit l'an passé cet halluciné pavé publié dans la Série Noire, qui additionne tueurs en série, informatique, mil lé na risme et anticipation. Féru de technologie et publié par le journal «Le Monde», il a livré sa dernière nouvelle, «Là où tombent les sages», au plaisir exclusif des lecteurs connectés au réseau Internet. Maurice G. Dantec aime bien la littérature électrisée et, en la matière, l'Américain James Ellroy est son prophète: «Je ne rate pas le moindre de ses romans. Son dernier, «American Tabloid», est simplement parfait. J'attends d'un livre qu'il me surprenne et me transporte. Je n'ai pas besoin de morale ou de jeux de mots à deux ronds. Je suis aussi un fanatique de Robin Cook et actuellement je lis un James Lee Burke, «Dans le brouillard électrique avec les morts confédérés». J'ai commencé à écrire en suivant l'exemple d'un Pouy ou d'un Raynald mais, en France, les auteurs s'avèrent plus critiques sociaux que conteurs palpitants.»

«J'aime les auteurs déferlants»

Jean-Jacques Busino parle de ses polars préférés avec un enthousiasme aussi débordant que communicatif. Il multiplie les hyperboles pour parler de «1275 âmes» de Jim Thompson: «C'est un chef-d'oeuvre absolu. Je l'ai lu au moins cinq cents fois. C'est la première fois qu'un auteur a introduit la métaphysique dans le polar. Je rêve d'écrire ne serait-ce que la moitié d'un livre pareil.» Il ne tarit pas d'éloges pour «J'étais Dora Suarez» de Robin Cook et «La bête contre les murs» d'Edward Bunker. Le premier: «Une pure merveille. Je n'aurais jamais réfléchi à la détresse que peuvent ressentir les gens qui ont le sida sans ce livre-là». Le deuxième: «Une plume d'une vérité peu commune. J'aime les auteurs déferlants comme lui. Son roman arrive comme une grande vague et vous emporte.» Il déverse enfin des tombereaux de superlatifs en évoquant Tonino Benacquista, «le plus fou, le plus magique, le plus intelligent de tous», dont il recommande «La machine à broyer les petites filles»: «Ça, c'est l'orgasme. C'est comme une toute grande Leffe, dans le bon bistrot, avec la bonne musique, le bon copain, et la bonne température. Aucune déception possible.»

«Des personnages qui ont toujours quelque chose à se reprocher»

Créateur du Poulpe, un amateur qui n'a pas son pareil pour démonter les complots de l'extrême droite française, Jean-Bernard Pouy donne trois suggestions. Un: lire ou relire Raymond Chandler, et en particulier «The Long Goodbye», «un chef-d'oeuvre absolu de la littérature qui a imprimé les cons ciences de tous ceux qui écrivent des polars», car, selon lui, «les auteurs de polars se divisent en hammettistes et en chandlériens, entre ceux qui s'attachent aux comportements, et ceux qui préfèrent les balades dans le genre des road movies». Deux: découvrir Rolo Diez, un auteur chilien émigré au Mexique dont l'oeuvre lui apparaît comme «un mélange de Jim Thompson et de Gabriel Garciá Márquez. Ses histoires fourmillent d'histoires diverses, avec des personnages qui ont toujours quelque chose à se reprocher, et réfléchissent là-dessus.» A choix: «Le pas du tigre», «Vladimir Ilitch contre les uniformes» ou «L'effet tequila». Trois: se plonger dans les «écrits» d'Alexandre Jacob, un anarchiste cambrioleur du siècle dernier, qui fut le modèle vivant pour l'Arsène Lupin de Maurice Leblanc: «Le plus beau témoignage qu'on ait des conditions de vie à Cayenne. Magnifique».

«Entre polar et conte pour les enfants»

«Aujourd'hui, le roman noir s'égare dans l'obscur, il se perd sur la vague sanguinolente des tueurs-nés. Les véritables assassins en série auxquels il faut s'intéresser, ce sont Karadzic et Somoza.» Pour Didier Daeninckx, légende du polar français, «depuis Truman Capote, on peut aligner toutes les histoires de serial killers: face à "De sang froid", elles ne font pas le poids». L'auteur du fameux «Meur tre pour mémoire» se plonge volontiers dans la documentation, les ouvrages historiques, ou alors les romans chevillés à une région: «J'ai été soufflé par "La Grande Beune" de Pierre Michon, sa manière de décrire les personnages, de saisir un lieu. Et quelle langue!» Côté polar, Didier Daeninckx a redécouvert le New-Yorkais Jerome Charyn avec «Il était une fois une Droschky», son tout premier roman, réédité chez Denoël. «Dépeignant l'histoire d'une communauté juive du Lower East Side, il oscille entre la noirceur du polar et la féerie d'un conte pour enfants. Un délice où l'on retrouve tout ce qui composera l'univers de "Marilyn la dingue".»

«Les Américains ont le sens de la formule»

Planter un décor et camper un personnage en quelques phrases. Le polar aime le verbe vif et clair. Tout ce qui bâtit également un bon article de journal. Entre deux romans pour la splendide collection Noire de Gallimard, André Puiseux enseigne le journalisme et n'hésite pas à citer en exemple ses auteurs favoris: «Les Américains, tout en ayant le sens de la formule concise, savent respecter leurs personnages. "La face cachée du dollar" de Ross MacDonald est un modèle du genre. En France, les auteurs sont plus caricaturaux ou iro niques. Lisez, relisez "Le dernier baiser" de James Crumley ou encore "Une saison pour la peur" de James Lee Burke. On y découvre des personnages coincés entre le bien et le mal, entre flics et truands, alcooliques et perdus la plupart du temps. Et "La malédiction du gitan" de Harry Crews, vous avez lu? Quel choc, quelle force, surtout la description de ce gymnase d'éclopés en tous genres!»

Propos recueillis par Pierre-Louis Chantre et Thierry Sartoretti

Jean-Claude Izzo

Serge Brussolo

Maurice G. Dantec

Jean-Jacques Busino

Jean-Bernard Pouy

Didier Daeninckx

André Puiseux




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