En 1991, Aurel Aebi, Armand Louis et Patrick Reymond créaient, pour un concours, un lit inspiré par les techniques de construction navale. L’Atelier Oï était né. En presque vingt ans, mais toujours à La Neuveville au bord du lac de Bienne, leur bureau d’architecture et de design a bien grandi et développé des projets pour Expo.02, Ikea, Wogg, B&B Italia, Swatch, Foscarini, Louis Vuitton et Bulgari, entre autres. Regroupant une trentaine de personnes, il figure aujourd’hui parmi les plus intéressants de Suisse et vient de s’installer dans… un ancien motel rénové. Certains n’y verront qu’un hasard, mais avec ces trois-là, toutes les extrapolations sont permises. Sollicités par de prestigieuses entreprises, invités à réaliser des scénographies dans de nombreuses institutions, dont le Musée national suisse, parallèlement enseignants depuis plusieurs années à l’Ecal, ces trois quadragénaires au succès modeste s’inscrivent en porte-à-faux avec le star-système de leurs aînés. Insistant sur l’idée d’équipe - Oï vient de troïka - préférant l’idée du label à la signature, ils revendiquent un parcours et une pratique atypiques largement fondés sur l’expérimentation, sur la manipulation du matériau et la prise en compte de ses impératifs. Avec eux, une corde rigide et ses propriétés paradoxales peut déboucher sur une réinterprétation contemporaine du lustre, l’allumette inspirer une gamme d’ameublement et une plaque de sertissage du diamant se métamorphoser en façade de bâtiment.
Ouvert sur le monde. Situé à la sortie de la ville, côté Bienne, leur Moïtel - comme ils l’ont rebaptisé – incarne bien cette philosophie. C’est un grand rectangle clair inscrit dans la pente et qui jouit d’une merveilleuse vue sur le lac. La façade avant respecte fidèlement l’architecture originelle de ce bâtiment protégé des années 60. L’arrière a été recouvert d’une carapace métallique qui l’isole et l’agrandit, intégrant les anciennes coursives ouvertes. Souvenir de sa précédente fonction, deux chambres ont par ailleurs été conservées, destinées aux collaborateurs de passage. Ce choix n’a rien d’anecdotique: il témoigne du souci de l’Atelier Oï de rester ouvert sur le monde. Le jour de notre passage, l’équipe comptait notamment un Réunionnais et deux Polonais. Pour le visiteur, en particulier pour les clients, le Moïtel fait office de vaste showroom. Parcourant ses trois étages et quelque 900 m2, on peut tout naturellement s’y familiariser avec la production, l’esthétique et les préoccupations de l’Atelier Oï. La cafétéria utilise les tables et les chaises de la collection Allumette. L’espace où sont regroupés les carnets de route des projets en cours accueille les grands poufs en cordes baptisés Reel. La cage d’escalier, enfin, permet d’admirer in situ l’élégance des lustres en tiges métalliques Allegro. D’autres lampes en tissu stretch ont été créées spécialement pour le Moïtel et la plupart des pièces sont équipées de parois rideaux en feutre utilisant un système d’agrafe home made astucieux qui permet de façonner le tissu sans le coudre. Au soussol, enfin, se trouvent la matériauthèque et l’atelier de maquettes, deux instruments clés dans le fonctionnement et la réflexion de ces designers qui revendiquent l’interdisciplinarité comme indiscipline.
Plus qu’une vitrine. Le Moïtel représente toutefois bien plus qu’une vitrine. Par sa conception et son organisation mêmes, il doit servir d’outil et provoquer la réflexion. Les trois compères sont particulièrement fiers de leur studio laboratoire qui se déploie sur une double hauteur. Equipé pour réaliser photos et films, il peut accueillir des prototypes ou des installations purement expérimentales. «A l’Atelier Oï, nous fonctionnons un peu comme des fours allumés en permanence et qui doivent être alimentés sans cesse, explique Patrick Reymond. Nous nourrissons donc continuellement notre réflexion par des études et des projets développés indépendamment de tout mandat ou commande.» Tout à la fois magique, poétique et très sophistiquée, l’installation Les danseuses – que le public pourra admirer à l’occasion de la journée portes ouvertes du 26 septembre et qui sera présentée ensuite chez Vitra à Zurich – s’inscrit dans cette optique. Après avoir exploré le son, Armand Louis et ses deux complices souhaitaient étudier le mouvement. Ils sont partis de tissus bicolores bordeaux et fuchsia dans lesquels ils ont réalisé de savantes découpes avant de les faire tourner dans l’espace au moyen de moteurs de ventilateurs. Après de nombreux essais, trois modèles de jupes ont finalement été retenus, trois découpes différentes qui induisent des mouvements spécifiques du tissu et créent une véritable chorégraphie de robes rouges virevoltant dans l’espace. «Avec ce travail, nous voulions mieux faire comprendre comment nous fonctionnons», résume Patrick Reymond. Un projet apparemment «gratuit», mais qui a déjà débouché sur des applications concrètes à travers toute une déclinaison d’objets à découvrir bientôt, et même une gamme de tapis. Avec l’Atelier Oï, décidément, tout est possible et permis. On sait parfois d’où l’on part, rarement où l’on va. Un parcours en zigzag qui se nourrit de lui-même et dont Aurel Aebi, Armand Louis et Patrick Reymond entendent bien rester les premiers à s’émerveiller. Tout en nous conviant généreusement dans leur aventure. La Neuveville. Atelier Oï, Moïtel, 31, route de Bienne. Journée portes ouvertes le 26 septembre de 10 à 17 h. www.atelier-oi.ch ATELIER OÏFondé en 1991 à La Neuveville par Aurel Aebi (1966), Armand Louis (1966) et Patrick Reymond (1962). Leurs mandats (pour Ikea, Roethlisberger, Dietiker, Swatch, notamment) oscillent entre architecture, design et scénographie. Ils enseignent à l’Ecal depuis une dizaine d’années. De nombreux prix récompensent leur travail.
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