L'Hebdo;
2005-10-20 Jean-Pierre et Luc Dardenne Deux frères et un couffin vide
Au dernier Festival de Cannes, les frères Dardenne ont rejoint Coppola et Kusturica dans le club des réalisateurs couronnés de deux Palmes d'or: une pour Rosetta (1999), une pour L'Enfant. «Une chacun!» rigolent Jean-Pierre, l'aîné, et Luc, le cadet, la fierté de la Belgique et du réalisme social. Dédié à Florence Aubenas devant les caméras du monde entier, le trophée est aujourd'hui dans la deuxième pièce de leur bureau, «pas trop visible».
Quand ils tournaient Le Fils, les Dardenne ont vu une adolescente qui poussait un landau de manière violente, comme s'il était vide. Cette jeune maman pleine de colère est revenue hanter les longues conversations précédant chaque tournage. Elle s'est imposée comme le personnage principal du nouveau film, avant de céder le pas à Bruno, zonard immature, père de 19 ans qui, geste inexplicable, scandaleux, vend son enfant. «Cet acte pour le moins singulier nous semblait entrer en résonance avec notre époque.»
Retrouvant Jérémie Régnier, le comédien qu'ils avaient révélé dans La Promesse, les Dardenne font entendre une nouvelle fois leur musique triste et poignante. Sans artifices, effets spéciaux ou bande-son, mais avec rigueur et compassion, leur film ose dilater le temps: «Le cinéma est condamné à filmer ce qui est visible et rien d'autre. On essaie de créer des attentes, de filmer des moments de durée en espérant donner au spectateur l'impression d'accompagner Bruno sur un chemin intérieur dont il n'est pas même conscient.»
La Promesse, Rosetta, L'Enfant, Le Fils... Sans relâche, les Dardenne braquent leur caméra sur les bas-côtés de la société, vers ces ombres où s'agitent les laissés-pour-compte, marchands de gaufres, petits voleurs et trafiquants d'espoir. Pourtant, s'ils expriment la dureté d'un monde impitoyable dans lequel les pères n'ont plus de valeurs à transmettre, leurs films ménagent toujours une lueur d'espoir. «On aime nos personnages. On essaie de les sauver, sans pour autant tomber dans l'angélisme. C'est une forme d'humanisme.» Même Bruno, père indigne, a reconnu son fils, lui a donné son nom, a fini par pleurer. «C'est déjà quelque chose», commente Luc, laconique. «L'amour de sa femme va-t-il suffire pour qu'il redevienne humain?» s'interroge Jean-Pierre en souriant. L'Enfant peut-il aider le monde à s'améliorer? «Nous en avons l'espoir, bien sûr, mais il ne faut pas se donner comme objectif de changer la société, sinon on fait un mauvais film. Si on peut transformer un spectateur, faire bouger, trembler les choses, tant mieux...» |
Antoine Duplan
L'Enfant. De Jean-Pierre et Luc Dardenne. Avec Jérémie Régnier, Déborah François. Belgique, 1 h 30.
si elle le dit...
«Quand on parle, on peut dire des choses.»
Mireille Mathieu, sur Canal +
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