L'Hebdo;
2006-06-08 Deux langues étrangères
Mission impossible pour l'école primaire?
C'est décidé, d'ici à 2012, tous les enfants de Suisse apprendront deux langues étrangères à l'école primaire. Bravo! Mais lesquelles? Comment? Avec quels enseignants? Une montagne de problèmes restent à résoudre, relève David Spring.
En août 2012, quand sonnera l'heure de la rentrée, les enfants de Suisse romande se lanceront dans l'apprentissage de l'anglais en 5e année primaire, soit à l'âge de 10 ou 11 ans. Aujourd'hui, cette langue est enseignée deux ans plus tard, dès la 7e année. Les Romands ajouteront ainsi une deuxième langue étrangère à leur répertoire: ils sont déjà sensibilisés à l'allemand, dès le 3e degré. Cette avancée, souhaitée par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) en 2004 déjà, se trouve renforcée par les résultats de la votation du 21 mai dernier.
Tout le monde s'accorde sur l'importance de l'enseignement précoce des langues et sur la certitude que les plus petits aiment cela: la formule Older is faster but younger is better, émise par le linguiste Stephen Krashen, le résume bien. Mais au-delà de l'enthousiasme se posent des questions concrètes de mise en pratique, qui inquiètent déjà les parents et les professionnels. Au cours des six prochaines années, la carte de l'apprentissage des langues dans les écoles de notre pays va être profondément modifiée (voir infographies en page 35). Sans droit à l'erreur.
1 Des professeurs formés (et rassurés) Anne Seydoux, présidente de la Fédération des associations des parents d'élèves de Romandie et du Tessin (FAPERT), met en lumière le problème le plus crucial: «La qualité de l'enseignement dépendra de la formation des enseignants et de leur motivation. Si elles manquent, l'avancement de l'anglais sera une catastrophe et ne servira à rien!» Au sein de la FAPERT, certains parents estiment déjà que la sensibilisation à l'allemand, pratiquée partout dès la 3e année, n'est «pas satisfaisante», car trop variable (notamment dans sa durée hebdomadaire) d'une classe à l'autre, et d'un professionnel à l'autre.
Ce contact avec la langue allemande est réalisé «par des généralistes, qui ne sont pas tous bilingues», souligne Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise (SPV), qui plaide pour un «véritable enseignement» de l'allemand, dès le 3e degré. «Les enseignants n'ont jamais reçu de véritable formation pour enseigner l'allemand», ajoute Olivier Baud, président de la Société pédagogique genevoise.
Même si le débat sur l'avancement de l'anglais n'est pas très avancé, la SPV a pris position à ce sujet le 31 mai 2006: elle se déclare «consciente de l'importance accrue de la connaissance des langues», mais estime «qu'à ce jour les conditions requises pour développer l'apprentissage de l'anglais dès le 5e degré de manière harmonieuse et cohérente ne sont pas établies.» Rappelons que certains milieux enseignants se sont opposés à l'apprentissage du français en 5e, lors de scrutins populaires dans le canton de Schaffhouse et tout récemment, à Zoug et en Thurgovie. Le peuple ne les a pas suivis, mais les résultats ont été serrés.
2 Une surcharge pour les enfants? Lors de ces votations, en Suisse alémanique, la crainte de surcharger les enfants est apparue clairement. Les avis (et les ressentis) sont tranchés sur cette question. Ainsi, Laurent Kowalski, président de la Fédération romande des associations de parents d'élèves du canton de Berne, estime qu'il serait possible d'ajouter des heures à la semaine de l'écolier, pour y placer l'anglais. Il rêve même de commencer l'apprentissage des langues au jardin d'enfants. Daniel Elmiger, linguiste et auteur d'un rapport publié tout récemment sur la question de l'avancement de l'anglais en Suisse romande*, indique que la recherche montre que les «craintes liées à une surcharge au niveau cognitif ou émotionnel ne sont pas justifiées».
D'autres pensent qu'il faudrait déjà bétonner le français et les mathématiques, soit l'existant, avant de se lancer à corps perdu dans un nouvel apprentissage. La SPV invite aussi à rendre «obligatoire l'apprentissage de l'allemand et de l'anglais pour tous les élèves des degrés 7 à 9». Car, selon les filières et les cantons, les exigences varient: ainsi, un adolescent peut très bien sortir de l'école obligatoire sans posséder beaucoup de compétences en langue anglaise.
Pour de nombreux élèves, l'anglais représentera la quatrième, voire la cinquième langue! «Genève compte 42% d'enfants allophones au primaire, qui pour la plupart ne sont ni germanophones ni anglophones», rappelle Charles Beer, conseiller d'Etat responsable du Département de l'instruction publique.
3 Où caser l'anglais? Qui va céder de la place? «Il est exclu de prendre des heures à l'apprentissage du français, où nous sommes déjà à la limite», indique David Rouzeau, président de l'Association vaudoise pour une école crédible (AVEC). «Les parents ne souhaitent pas que l'on morde sur des branches comme les arts, la musique ou le sport», indique Anne Seydoux. Le débat va être chaud! «La grille représentera le plus gros problème, selon Marcel Bulliard, président de la Société pédagogique fribourgeoise francophone. D'ailleurs, les langues sont-elles au-dessus de tout?»
Alors, pour contourner cette difficulté, peut-on enseigner des branches en anglais? «Pourquoi pas les sciences?» demande David Rouzeau. Cette solution élégante, appliquée par les écoles privées, pose des problèmes presque insolubles de mise en oeuvre. Elle exige des enseignants véritablement bilingues, en grand nombre.
4 Le statut des enseignants Fondamentalement, l'avancement de l'anglais risque de remettre en question le statut du généraliste, capable d'enseigner toutes les disciplines. Ce point risque de causer des blocages avec les syndicats. «Avec deux langues en primaire, nous n'échappons pas à la discussion: jusqu'où un maître primaire peut-il être généraliste?» relève Charles Beer.
5 Ne pas se tromper En choeur, les intervenants de ce dossier soulignent qu'il n'existe aucun droit à l'erreur. «Rien n'est pire qu'une réforme qui se casse la figure», indique Jacques Daniélou. «Si nous n'avons pas les moyens de l'avancer, laissons l'anglais en 7e et enseignons-le bien», ajoute Anne Seydoux. Charles Beer le confirme: «Il nous faudra des moyens économiques supplémentaires, car l'avancement de l'anglais ne peut être envisagé à enveloppe budgétaire égale.» Sinon? «C'est enfoncer l'école dans des difficultés. Nous n'aurons que les moyens d'échouer: construire la tour de Babel n'est pas un plan pour l'école genevoise.»
6 Sprechen Sie Swiss? Par delà les frontières de Suisse romande, la question des langues a été résolue de manière très variable d'un canton à l'autre (voir cartes en page 35). En mars 2004, la Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) est parvenue à un compromis (lire chronologie), sur l'idée d'enseigner deux langues en primaire. Soit l'une en 3e, l'autre en 5e. Chaque canton possède la liberté de privilégier une langue nationale ou l'anglais. Ainsi, certains cantons de Suisse centrale, comme Zoug, Schwyz ou Obwald, appliquent déjà le modèle 3/5. Mais l'anglais y est prioritaire, ce qui en fait des cancres de la cohésion nationale. D'autres, comme Berne (5/7) ou Argovie (6/7), sont en retard et devront travailler dur pour avancer l'enseignement des deux langues (et de deux ans!).
Habilement, la CDIP a décidé que les compétences des élèves, en fin de scolarité obligatoire, devraient être identiques pour les deux langues étrangères enseignées, partout dans le pays. Ainsi, quelle que soit la langue privilégiée par les autorités scolaires locales, les jeunes Suisses devraient être capables de communiquer en anglais aussi bien que dans une autre langue nationale. Une manière de préserver la cohésion du pays.
L'édifice est fragile. «Ce compromis peut s'écrouler d'un instant à l'autre», note Charles Beer. En 2007, le canton de Zurich va voter sur le maintien du français à l'école primaire. «Si Zurich venait infirmer la position des deux langues et défendre seulement l'anglais, l'accord intercantonal battrait pour le moins de l'aile!» ajoute le conseiller d'Etat.
Aujourd'hui, Nidwald et Appenzell Rhodes-Intérieures se trouvent déjà en zone «hors CDIP»: leurs parlements cantonaux ont décidé de repousser l'enseignement du français au secondaire I, donc en 7e. Du côté de Bâle-Campagne, une menace plane: privilégier l'anglais au lieu du français, «ce qui poserait un sérieux problème au niveau de la formation des maîtres, du concept et des moyens d'enseignement développés en commun dans la région Nord-Ouest», explique Olivier Maradan, secrétaire général adjoint de la CDIP.
2012 peut sembler loin. Mais la course d'obstacles a commencé: les enfants qui essuieront les plâtres de l'apprentissage avancé de l'anglais feront leurs premiers pas à l'école enfantine, cet automne. |
*Deux langues à l'école primaire, un défi pour l'école romande. De Daniel Elmiger. IRDP, avril 2006. www.irdp.ch
Débat lancé sur blogs.hebdo.ch/formation
anglais précoce Les Appenzellois de Rhodes-Intérieures apprennent l'anglais dès 8 ans depuis 2001.
surcharge? Pour nombre d'enfants allophones, l'anglais représentera la quatrière, voire la cinquième langue.
«Nous estimons qu'aujourd'hui, les conditions ne sont pas remplies pour enseigner l'anglais en 5e année.»
Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise
les langues étrangères enseignées à l'école obligatoire
2006 De nombreux cantons se trouvent en période de transition. Cette carte simplifie la situation actuelle. L'enseignement des langues étrangères est facultatif dans certaines filières
des années d'attente
1975 Recommandations de la CDIP sur l'apprentissage d'une seconde langue nationale à l'école obligatoire. L'idée: l'allemand en Suisse romande, le français en Suisse alémanique et au Tessin.
1997 Le canton de Zurich se lance dans l'apprentissage précoce de l'anglais. Le français passe après. La paix des langues est bousculée.
1999 La CDIP réagit en déclarant que tous les enfants doivent apprendre deux langues à l'école primaire, une langue nationale et l'anglais. Des objectifs d'apprentissage doivent être atteints en fin de scolarité.
2001 Une initiative parlementaire du conseiller national Didier Berberat, (PS/NE) est acceptée par la Chambre du peuple. Le texte demande que la première langue étrangère enseignée soit l'une des langues officielles de la Confédération. Mais il est toujours en attente.
2003 La Conférence intercantonale de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) déclare que tous les élèves de Suisse romande doivent apprendre l'allemand (dès la 3e primaire au plus tard) et l'anglais (dès la 7e primaire au plus tard) au cours de la scolarité obligatoire.
2004 La CDIP vote un compromis: une langue étrangère en 3e, une autre en 5e année. Les cantons peuvent privilégier l'anglais plutôt qu'une langue nationale comme première langue étrangère.
L'agenda des prochaines décisions
2007 La CIIP devrait décider de la faisabilité de l'avancement de l'anglais dès la 5e. Les populations des cantons de Zurich et de Lucerne votent sur le maintien du français en primaire.
2010 Tous les cantons devraient avoir introduit une première langue étrangère dès la 3e.
2012 Tous les cantons devraient avoirintroduit une deuxième langue étrangère dès la 5e. |
«Construire la tour de Babel n'est pas un plan pour l'école genevoise.»
Charles Beer, conseiller d'Etat en charge de l'Instruction publique (PS/GE)
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