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Deux reporters dans la tourmente

Mis en ligne le 23.09.2004 à 00:00

LIVRE «American chaos», sur l'après-guerre en Afghanistan et en Irak, sort ces jours. Un peu par hasard, le photographe suisse Claude Baechtold a suivi les deux auteurs dans tous leurs périples et a eu peur. Il raconte. . .

L'Hebdo; 2004-09-23

Deux reporters dans la tourmente

LIVRE «American chaos», sur l'après-guerre en Afghanistan et en Irak, sort ces jours. Un peu par hasard, le photographe suisseClaude Baechtolda suivi les deux auteurs dans tous leurs périples et a eu peur. Il raconte...

Cette nuit-là, une série de facteurs s'étaient conjugués pour mettre une fois de plus notre santé en péril. Nous étions sur une piste de boue dans le nord-ouest de l'Afghanistan, quelque part entre Mazar-e-Sharif et Hérat. Mars 2002, les Américains venaient de chasser les talibans au pouvoir. Dans la Toyota Hilux décatie que nous commencions tous à maudire et qui allait servir de chambre d'hôtel s'entassaient les individus suivants: un chauffeur porté sur le hachish noir afghan, un traducteur courageux, votre serviteur ainsi que les héros du jour, Paolo Woods, photographe, et Serge Michel, journaliste, qui ne pensaient pas encore que de ce périple sortirait un livre intitulé American Chaos. Moi-même, je ne pensais pas que j'allais suivre partout ces deux individus et que je serais amené à relater leurs aventures aujourd'hui. A vrai dire, je ne pensais pas que quoi que ce soit de vivant sortirait jamais de cette voiture.

En résumé, un violent orage s'abattait sur la région depuis plusieurs heures et la rivière Boum (c'est son vrai nom) en crue venait d'engloutir la route devant nous - et derrière nous. Le jour tombait et il ne nous restait plus qu'à passer la nuit sur ce court tronçon de terre, entre les eaux furieuses et une falaise d'où dégringolaient régulièrement de gros rochers. Nous n'étions pas seuls. Une autre jeep, soviétique celle-là, était prise au piège. Son équipage se composait d'un mouton, d'un chauffeur et du frère cadet d'un noble cheikh provincial, c'est-à-dire un brigand de la pire espèce. Devant tant d'infortune partagée, nous aurions pu fraterniser si mon cher compagnon Serge ne l'avait pas vertement insulté en persan une heure auparavant parce qu'il roulait trop lentement devant nous et risquait de nous faire passer la nuit au bord de la rivière. Ce n'est qu'à la bienveillance légendaire du caractère afghan que nous dûmes la non-utilisation de sa kalachnikov et de son colt automatique.

Mines, loups et talibans Nos deux véhicules immobiles se regardaient donc en chiens de faïence, se demandant lequel des deux verserait le premier dans le torrent. Pendant que j'angoissais silencieusement en calculant le nombre de jours de marche qui nous séparaient du premier village habité, mes deux compagnons, étrangers à toute idée du danger, se perdaient pour tuer le temps en considérations inutiles, comme de se demander s'il fallait ou non appeler du secours avec notre téléphone satellite. D'abord, même si nous n'avions pas oublié d'en charger les batteries, personne ne savait faire fonctionner ce machin archaïque généreusement prêté par la rédaction du journal Le Temps. Ensuite, le plus proche interlocuteur intéressé à notre santé se trouvait en Suisse, à six mille kilomètres d'ici et, de toute façon, nous ne savions pas où nous étions. Ce dont nous étions certains, en revanche, c'est que nous traversions une zone dangereuse, infestée de talibans, que tout le monde nous avait conseillé d'éviter, surtout la nuit.

Abandonnant tout espoir de réconfort et mis sous pression par le ruissellement continu sur la bâche, je décidai d'aller soulager ma vessie à l'extérieur. Au moment de sortir, je demandai pourquoi notre voisin le bandit gardait son mouton à l'intérieur de sa minuscule jeep pour dormir. Notre traducteur, un garçon intelligent dont le seul tort était d'avoir accepté de participer à cette expédition, alla poser la question et revint en disant que, dehors, le mouton serait la proie des loups. Je me résignai donc à faire ce que la nature m'imposait par la fenêtre arrière.

A l'avant, mes deux compagnons, que l'anecdote avait rendus d'humeur joyeuse, relevaient les aspects positifs de notre situation. D'abord, nous étions en train d'économiser une nuit d'hôtel. En suite, si des talibans nous attaquaient, les loups s'occuperaient d'eux, ou alors ils exploseraient sur les mines que devait charrier le torrent, à moins qu'ils ne se fassent emporter par le courant ou écraser par les rochers. Je les aurais volontiers frappés mais notre véhicule menaçait de basculer dans les flots; sombrer dans un mauvais sommeil garantissait mieux ma survie.

perdre la paix Deux ans, deux tours d'Afghanistan et une grande traversée de l'Irak plus tard, l'enquête se termine. Les Editions du Seuil sortent cette semaine American Chaos, ouvrage qui décrit - de près - comment, sous George Bush, les Etats-Unis perdent la paix après avoir gagné ces deux guerres. Ce livre est le fruit d'une collaboration étroite - pour ne pas dire fusionnelle - entre les deux auteurs. Inutile de rappeler les qualités de journaliste de Serge Michel, premier et seul Suisse lauréat du prestigieux Prix Albert-Londres, correspondant du Figaro et du Temps en Iran et aujourd'hui responsable de la rubrique étrangère de L'Hebdo, ou de glorifier les images de Paolo Woods, dont la carrière internationale n'a rien à envier aux plus grands. Je laisse lectrices et lecteurs seuls juges du contenu politique et esthétique de cet ouvrage, quand bien même les seuls états de service susmentionnés devraient pousser toute personne ayant envie de rire un peu et de pleurer beaucoup sur la politique internationale à courir acheter un exemplaire dans la librairie la plus proche. Pour ma part, j'aimerais développer ici trois caractéristiques de leur approche du métier.

1 Le mépris du danger

C'était devenu un rituel: un autochtone bienveillant attirait notre attention sur un endroit à éviter à tout prix; d'autres avant nous y avaient laissé leur peau. Un éclair passait alors dans les yeux de Paolo pendant qu'il articulait calmement qu'il serait «bon pour le livre» de se rendre précisément à cet endroit, ce à quoi Serge répondait immuablement: «Oui, je pense que c'est une bonne idée», avec la joie contenue d'un gamin qui vient de repérer la réserve de bonbons de sa grand-mère.

Lorsque j'osais émettre des doutes, on m'expliquait avec toute la mauvaise foi nécessaire que c'était au milieu de ce champ de mines ou dans ce village taliban, précisément, que nous risquerions le moins notre vie. J'avoue avoir ainsi traversé certains territoires épouvantables en étant persuadé d'être plus en sécurité que dans le coffre d'une banque suisse. Et même atteints d'une balle dans la tête, Serge et Paolo auraient continué à nier l'évidence en m'expliquant qu'ils n'étaient en fait pas morts, que ce type de balle ne tuait pas, que cette blessure prolongeait leur espérance de vie.

C'est cet optimisme insubmersible qui conduisit Paolo, accompagné de Rémy Ourdan, l'envoyé spécial du Monde lui aussi adepte de la méthode Coué, à entrer en contact avec la résistance irakienne dans les faubourg de Falloudja en avril dernier. Entrer en contact est le terme approprié puisque les insurgés, qui ne partagent pas leur confiance dans l'avenir radieux du monde, les tabassèrent avant de les enfermer dans une voiture. La suite est digne d'un épisode de Tintin: on les conduit dans le désert pour procéder à une exécution en règle mais, à l'ultime instant, le téléphone satellite du chef des ravisseurs sonne et un mystérieux supérieur ordonne de libérer les deux captifs. Paolo en profite pour photographier ses nouveaux amis, qui s'excusent pour les coups. Amitié de courte durée car le soir même, ces rebelles qui posent si bien pour la couverture du livre vont tomber sur une patrouille américaine à Falloudja et mourir. Paolo jure de retourner à la photo de mode, mais oublie sa promesse le lendemain.

2 L'art du camouflage

«We are working for ze Figaro, ze biggest French newspaper!», insistait Serge Michel devant le palais du général Dostom à Shebergan. On venait pour la cinquième fois d'annuler notre rendez-vous avec le cruel seigneur de guerre du nord de l'Afghanistan et nos amis exprimaient leur mécontentement au responsable du protocole qui, visiblement, ne les prenait pas au sérieux. Cet épisode met en lumière une autre particularité de ce duo de choc: il n'a pas l'aspect d'un duo de choc. L'accoutrement varie entre le turban quand il s'agit d'échapper aux snipers talibans dans les régions pachtounes d'Afghanistan et le keffieh arabe style Dupond et Dupont pour déjouer les embuscades dans de sud de l'Irak.

Par contre, quand il s'agit de ressembler à des journalistes, force est de constater qu'ils sont beaucoup moins convaincants. Paolo Woods, en Florentin romantique, est coquet et se plaît à porter le noir, ressemblant ainsi plus à un agent secret iranien qu'à un envoyé spécial. Quant à Serge Michel, en calviniste pragmatique, il est convaincu que seul ce qui nourrit l'intellect mérite l'attention et fait preuve d'une pingrerie sans limite en emportant toujours ses plus vieilles fringues en reportage. Très fier de son kit C&A acheté en soldes après la crise immobilière de 1989, il l'a adopté comme uniforme de voyage: casquette élimée beige (donc jamais sale), veste beige usée jusqu'à la toile (donc jamais sale) et un jeu de quatre chemises à carreaux jaunes, rouges, verts et bleus assorties à quatre caleçons aux mêmes motifs indémodables (donc jamais sales). Devant un spectacle aussi consternant, on comprend que les huiles hésitent à leur accorder des interviews. Nos deux intrépides ont portant tourné cet inconvénient à leur avantage en allant écouter les modestes et les miséreux, ceux dont les histoires sont mille fois plus intéressantes que la langue de bois des puissants.

3 La richesse de l'information «pauvre»

C'est certainement la force de ce livre que de mettre le doigt sur les détails que dédaignent trop souvent les grands médias, de raconter la réalité du pays avec ce mélange d'épisodes cocasses et dramatiques. Comme cette mère de famille chrétienne de Mossoul, en Irak, dont le mari a été assassiné parce qu'il servait de traducteur aux Américains. De cette collaboration, il ne reste que des certificats ornés d'une tête de mort et d'un coeur percé, c'est le logo de l'employeur, la compagnie aéroportée des «widow makers» (faiseurs de veuves), dont la devise est «Strike and kill!» (Frappe et tue!) Ou ce père de famille à Bagdad dont le fils a été enlevé et qui négocie le montant de la rançon. On lui demande 150 000 dollars, il en offre 5000. «Comment! s'indigne le chef des ravisseurs au téléphone, 5000 dollars? Tu veux notre mort, on est trente dans la bande, comment veux-tu qu'on nourrisse nos familles avec ça?» Ou encore ce trafiquant pestant contre l'intervention américaine en Irak: «Avant, la police était sérieuse et seuls des durs comme moi passaient la frontière, maintenant les frontières sont ouvertes, n'importe quel amateur trimballe de la drogue, le métier fout le camp et je me retrouve au chômage!» Au fond, c'est presque à une bande dessinée que l'on a affaire, une fresque dont le secret réside dans le temps qu'ont pris les deux auteurs pour traiter leur sujet et dans leur regard faussement candide.

«Tacatata, tacatata!» C'est au son des rafales de kalachnikov que le soleil se lève sur la rivière Boum. Une attaque des talibans? Non, c'est notre espiègle voisin le bandit qui sonne la diane et tente de rameuter les habitants du village voisin pour reconstruire la route emportée par les flots sur plus de 500 mètres. Je me remets de mes émotions, Serge se plaint d'un torticolis et Paolo lui fait remarquer qu'il est «sourd mon poule». Pardon? Nous saisirons le sens de sa phrase plus tard, quand il demandera avec son charmant accent italien si cette femme «sour sa moule» qui longe la rivière dont les eaux ont un peu baissé «est noue sous son poule». Nous ne sommes pas morts et il fait beau, deux ingrédients indispensables pour apprécier une journée de printemps afghan. |

American Chaos. Retour en Afghanistan et en Irak, 2002-2004. De Serge Michel et Paolo Woods. Le Seuil, 233 p. À paraître le 24 septembre.

incognito Dans le palais de Saddam Hussein, à Tikrit, mars 2004. Photographe et journaliste déguisés en Américains peu avant de partir pour un raid nocturne.

Dupont et Dupond Déguisés en Irakiens.

On comprend que les huiles hésitent à leur donner des interviews.

rusÉs Déguisés en Afghans, devant la mosquée bleue d'Hérat.

invisibles Déguisés en journalistes, dans un champ de canabis.





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