En 2009, la Chine et l’Inde seront chahutées. Par la crise économique? Pas seulement. L’année révélera la complexité du monde en développement. La croissance, quand elle est rapide, apporte des progrès concrets aux peuples pauvres; en même temps elle déstabilise leurs traditions. Depuis dix ans, chez ces deux champions émergents, l’envol des chiffres a commencé à résoudre la question lancinante de la pauvreté; simultanément, il a corrodé les liens sociaux, familiaux, communautaires et religieux.
Les gouvernements de l’Inde et de la Chine – mais cela est vrai pour toute l’Asie – découvrent, et ils le constateront plus encore en 2009, qu’une meilleure économie engendre une société nouvelle et un cycle d’exigences: des peuples pauvres qui s’étaient longtemps accommodés de la pauvreté et réfugiés pour survivre dans les réseaux traditionnels, le village, le culte, la caste, la famille élargie, ne s’en satisfont plus. Les plus actifs, les plus entreprenants, les plus jeunes ont fui vers les villes modernes et le marché du travail: les réseaux conservateurs s’effondrent.
PROFIL
Guy Sorman 1944 Naissance. 1962 Sciences-po. 1969 ENA. 1975 Fonde les Editions Sorman. 1979 Cofonde ACF. 2003 Les enfants de Rifaa (Fayard). 2006 L’année du coq (Fayard). 2008 L’économie ne ment pas (Fayard). | Sous l’effet de l’exode rural, des médias, d’internet, le regard sur le monde des jeunes Indiens et des jeunes Chinois s’élargit: de nouvelles interrogations surgissent et des revendications. Puisque le développement économique est désormais possible, pourquoi ne serait-il pas plus rapide? Pourquoi ne serait-il pas plus équitable? A l’exigence de revenus s’ajoute en Asie, celle de la justice sociale. Voici qui explique les émeutes de 2008 dans toute la Chine, celles des paysans comme celles des ouvriers en ville. Voici pourquoi dans le nord-est de l’Inde une guérilla maoïste – les Naxalites – que l’on croyait éteinte, se rallume, recrute des sans-terres contre les propriétaires: dans l’Etat du Bihar, où la violence est extrême, armée et milices villageoises affrontent la guérilla.
Le PC chinois, ni honnête ni démocratique. Au sortir de la misère et de l’oppression, on s’interroge aussi sur la nature des gouvernements: celui de l’Inde est démocratique, mais souvent corrompu. Celui de la Chine? Le peuple, de mieux en mieux informé par internet, sait que le Parti communiste n’est ni démocratique ni honnête: désormais, le Parti craint le peuple. En 2008, le tremblement de terre du Sichuan avait révélé combien la corruption – des écoles construites au rabais – avait tué les enfants plus que ne l’avait fait la nature. Les Jeux olympiques? Pour le grand nombre de Chinois qui ne les ont aperçus qu’à la télévision, ce fut vécu comme un grand gaspillage autant qu’une source de fierté nationale.
Plus inquiétant encore, en Chine comme en Inde, le ralentissement économique de 2008 a révélé à quel point le développement des deux géants de l’Asie était tributaire des consommateurs occidentaux. En 2009, il apparaîtra, plus encore, que la croissance, loin de résoudre tous les problèmes de l’Asie, en révèle de nouveaux; et cette croissance ralentira suffisamment pour exacerber toutes les fractures.
Islamisme en Inde. De la Chine ou de l’Inde, laquelle sera la plus perturbée en 2009? En Inde, l’islamisme sera la principale menace. Longtemps, les dirigeants indiens ont nié, et ils continueront globalement à le nier, que puisse exister un islamisme radical véritablement indien: tout attentat est toujours attribué à des interventions extérieures, au Pakistan comme bouc émissaire. Mais l’attaque contre Bombay, en décembre 2008, ne fut rendue possible que par des relais et des complices à l’intérieur de l’Inde. Ces musulmans de l’Inde, entre cent et deux cents millions – on ne sait pas – constituent désormais un champ de recrutement pour le radicalisme islamique.
Là encore, en raison même du développement économique: il déracine des adolescents et les coupe de leurs traditions villageoises qui associaient souvent islam et hindouisme. Le développement les propulse dans des villes ingrates, les expose par le web à la propagande de l’islamisme global. De nouvelles violences d’origine islamique semblent donc inévitables.
Et plus à craindre encore que des attentats au nom de l’islam dévoyé, il faudra redouter les effets de cascade. Les partis nationalistes hindous (le BJP actuellement dans l’opposition au Parti du Congrès) se lanceront, inévitablement, dans une surenchère, pour affirmer le caractère hindou de l’Inde; et le gouvernement versera, inévitablement, dans des attitudes martiales au risque de déclencher un nouveau conflit avec le Pakistan. Il faudra tout l’art de Hillary Clinton pour l’empêcher. Les investisseurs étrangers, déjà réticents envers la bureaucratie indienne, s’effrayeront de cette montée des périls, ce qui pourrait ralentir encore la croissance.
Mais l’Inde, bousculée de l’intérieur et de l’extérieur, restera debout et entière parce qu’elle est une démocratie: ses institutions politiques ont démontré par le passé qu’elles pouvaient absorber les chocs de la guerre, des émeutes et de la misère. L’attachement des Indiens à la démocratie restera profond, car chacun sait que, par-delà les querelles, seule la démocratie indienne, à partir de peuples aussi divers, permet de vivre ensemble. En Chine, ce sera plus aléatoire.
Fragilité du système chinois. La légitimité du Parti communiste chinois, admet-on d’ordinaire, tient tout entière au taux de croissance: ce n’est que partiellement exact. L’autre fondement de cette légitimité, toute relative, est la paix civile telle qu’elle règne en Chine après un siècle de révolutions. Mais, en 2009, ces deux fondements seront ébranlés.
Tout d’abord, on doutera que les tentatives de relance de l’économie par les dépenses publiques aient le moindre effet: l’industrie chinoise est globalement configurée pour l’exportation, fort peu pour le consommateur chinois. Par ailleurs, le Parti communiste se refuse à investir en Chine même les fonds souverains gigantesques qu’il a placés en dollars hors de Chine. Pour quelle raison? On soupçonnera les dirigeants chinois de ne pas avoir totalement confiance en leur propre avenir. Les étrangers continueront donc à investir en Chine tandis que le Parti acquiert des Bons du Trésor américain: cette tendance ne devrait pas s’inverser en 2009. Mais une croissance prévisible en-dessous de 8% conduira au licenciement de millions d’ouvriers: ceux-ci, dès qu’ils perdent leur emploi sont légalement obligés de retourner dans leurs villages d’origine.
Retour à la terre. Or, ces villages n’offrent d’autres perspectives que la misère, en particulier parce que la terre n’appartient pas aux paysans: faute d’être propriétaires, les paysans ne peuvent obtenir de crédit et ils ne peuvent pas investir dans une agriculture qui deviendrait plus moderne. On envisagera donc que les ouvriers licenciés des usines et des chantiers refusent de s’en retourner chez eux, qu’ils errent à la périphérie des grandes villes en quête de petits emplois et de subsistance.
Cette prolétarisation a commencé en 2008: arrêtés par la police, les migrants se révoltent. Ces rébellions ne pourront que s’amplifier. Mais des rébellions ne font pas une révolution, d’autant que les leaders possibles – les démocrates, les pasteurs, les moines, les autonomistes du Tibet ou du Turkestan oriental – sont en exil ou en prison. Des arrestations massives et préventives avant les Jeux olympiques n’ont été suivies d’aucune libération après les Jeux: 2009 risque d’être plus brutal encore pour tous ceux que tente la dissidence.
Une seule alternative pour le régime chinois. En 2009, le Parti n’aura le choix qu’entre encore plus de répression ou renoncer pour de bon au communisme. Comment cela? En restituant la terre aux 800millions de paysans. Cet abandon de l’ultime reliquat du marxisme, mais essentiel, pourrait rétablir la paix civile; une privatisation des terres déclencherait un grand élan productif dans les campagnes. L’écart insupportable entre Chinois des villes et Chinois des champs pourrait se réduire. Mais le Parti, soudain confronté à une nation de propriétaires individualistes, y survivrait-il?
En 2009, au sein de ce Parti et dans toute la Chine, ce sera le débat décisif: il est engagé. En matière de développement, Chinois et Indiens ont entretenu l’illusion, et bien des observateurs européens avec eux, qu’il était possible de brûler les étapes. A tous, 2009 donnera tort: le développement, c’est long, périlleux, incertain.
| Dossier 'Crise économique' | | |
|