La livraison 2011 d’Alain Minc est europhile. Economiste, conseiller des puissants, essayiste brillant, il se lance en 150 pages acérées et dresse avec Un petit coin de paradis un bilan démontrant qu’aucun modèle n’a, ces dernières décennies, surpassé en équilibre, progrès sociaux, avancées sur les mœurs, libertés individuelles et efficacité, celui de l’Europe.
Mais plutôt que d’en tirer fierté et encouragement, les Européens font dans le dénigrement. Au-delà des suspicions de méthode Coué, Un petit coin de paradis convainc souvent, et devrait faire réfléchir ceux qui perpétuent les mortels immobilismes. Dans son bureau de l’avenue Georges V, aux murs décorés de tirages originaux de Cartier-Bresson ou Avedon, Minc apparaît beaucoup moins Parisien que profondément Européen.
N’y a-t-il pas une part de provocation à constater, par les temps qui courent, le succès du modèle européen?
C’est seulement une provocation par rapport à un état d’esprit ambiant, que je trouve absurde. Les Européens ne se rendent pas compte que, aujourd’hui, si l’on se demande quelle est la zone du monde où les libertés individuelles sont les plus grandes, où le fonctionnement de la démocratie est le plus transparent, où les droits des individus ne cessent de s’étendre, c’est l’Europe.
«C’EST UNE PROVOCATION PAR RAPPORT À UN ÉTAT D’ESPRIT AMBIANT QUI EST ABSURDE.» Alain Minc
Il y a trente ans, la réponse aurait été les Etats-Unis. Les trajectoires se sont croisées. Le modèle européen devient de plus en plus libéral, alors que le modèle américain manifeste des blocages sur différents aspects. Si vous prenez l’habeas corpus, la peine de mort, les cellules souches, l’avortement, le mariage homosexuel, le suicide assisté, la place séculière de la religion, la morale en politique: dans tous les cas, la réponse est l’Europe.
Reprenons l’exemple de la morale politique. Dans aucun pays européen n’aurait pu se passer ce qui s’est passé en Floride en l’an 2000, lors de l’élection présidentielle, avec ce décompte folklorique des voix. Dans aucun pays européen, même les plus récemment entrés dans l’Union, n’aurait pu être prise la décision scandaleuse de la Cour suprême, autorisant sans limite les contributions financières des entreprises aux partis.
Dans aucun pays européen n’aurait pu se dérouler ce qui s’est passé avec le vice-président Cheney, attribuant des mandats durant la guerre en Irak à une entreprise dont il était encore actionnaire.
Les Européens ne sont pas assez conscients de leur réussite?
Je crois que l’Europe a une mauvaise image d’elle-même, parce que son mode de fonctionnement est très compliqué. Elle a une démarche de crabe. Ce n’est pas conforme aux canons de la société médiatique pour laquelle l’incarnation princière de la silhouette de Barack Obama est plus évidente. L’Europe n’a pas de visage. Et elle avance en profitant intelligemment de ses crises. Ce n’est pas facile à résumer en symboles immédiats comme l’exige la société d’aujourd’hui.
Le manque de lisibilité n’exprime-t-il pas un monde moins simpliste?
C’est en effet plus moderne qu’on ne croit. Comment imaginer que cette construction de 500 millions d’habitants, nécessairement bizarre, fonctionne aussi bien? C’est surtout le cas face à des difficultés. L’Europe est transfigurée par la volonté des responsables de faire avancer les choses. Prenez le cas emblématique de la crise financière et de l’aide aux banques: 27 Etats européens ont mis à peine un mois pour mettre au point un plan pour faire face.
Les Etats-Unis ont eu besoin de plus de six mois pour parvenir à un résultat d’une ampleur comparable. L’Europe fonctionne ainsi par des bonds de kangourous. Nous sommes encore en train d’en faire un formidable, avec le deal qui vient d’être fait entre l’Allemagne et la France.
Les Allemands admettent les principes de gouvernance économiques que souhaitaient les Français. Les Français reconnaissent les critères de bonne gestion des Allemands, et cela va fonctionner. Mais sans pouvoir s’incarner dans un message médiatique simple.
Peut-on construire une fierté par comparaison, en soulignant les limites des autres modèles?
Vous êtes en Suisse les mieux placés pour comprendre ce que je dis. L’Europe est en train de devenir une très grande Suisse. Or, est-ce que vous n’êtes pas fiers de votre modèle? On peut être fier d’un modèle d’extrême liberté et je pense que vous l’êtes. Il n’y a pas de raison que l’Europe, cette immense Suisse, ne se comporte pas à l’instar de votre pays.
Dans nombre de pays européens existe pourtant le sentiment d’un élargissement de la fracture sociale, non?
Mais la machine fonctionne cependant. Son efficacité n’est pas optimale, et elle produit aussi de l’inégalité, je suis d’accord. Sauf que là encore, les Européens ne sont pas conscients que, de ce point de vue, les tensions sociales sont plus faibles ici qu’elles ne le sont ailleurs, en particulier aux Etats-Unis.
Un chiffre l’exprime: la part des revenus accaparés par le pourcentage le plus riche. Elle était, il y a trente ans, de 8% aux Etats-Unis et de 8% en Europe. C’est aujourd’hui 25% aux Etats-Unis et toujours 8% en Europe. C’est outre-Atlantique que l’inégalité s’est accrue.
Le rapport à la science, aux Etats-Unis, pose aussi question. Comment?
Pour des raisons souvent liées à la religion, une part des Américains développent une méfiance envers la science un peu du même ordre que celle de certains Européens envers le marché. On le voit sur les thèmes liés aux cellules souches ou à la biogénétique. Mais une fois que l’on a dit cela, le vrai problème n’est pas là: il tient dans le fait que l’Europe a toujours pensé que les Etats-Unis, leur fille aînée, leur ressemblerait.
Or, que va-t-il se passer avec la montée dans la société nord-américaine des Hispaniques, des Sino-Américains, des Indos-Américains? La carte du monde sera différente. L’élection de Barack Obama est une anticipation de ce que seront les Etats-Unis dans le futur. Aujourd’hui, ils nous regardent déjà de la façon dont nous, les Européens, nous considérons la Suisse. C’est-à-dire un partenaire sympathique, riche, paisible, un merveilleux lieu de vacances et qui ne crée aucun ennui.
Mais nous ne sommes pas sur la mappemonde d’Obama. Nous pouvons ici et là l’aider à régler quelques problèmes, mais ça s’arrête là. Si vous regardez, en proportion, la surface des grands blocs et la surface des désagréments qu’ils peuvent amener, l’Europe vue des Etats-Unis est devenue un microbe. Le lien occidental s’affaisse au profit d’une réalité qui fait de l’Amérique le syncrétisme du monde entier.
Les modèles américain et européen ne convergent plus, ils s’éloignent?
Oui, car le marché mondial est devenu un champ de bataille où vont s’affronter des systèmes capitalistes différents. Le nôtre, celui des Américains, mais également des systèmes mercantiles, comme celui de la Chine, de l’Inde aussi. Par exemple, il existe une différence forte entre le système anglo-américain, ne serait-ce qu’en termes de redistribution, et celui de l’Europe, avec ce que les Allemands appellent l’économie sociale de marché.
On a aussi compris que, si la démocratie fabrique le marché, le marché ne fabrique pas la démocratie. Le marché fabrique des aspirations individuelles à une plus grande liberté de comportement. Mais cela ne suffit pas à faire une démocratie. La transition démocratique dans un pays comme la Chine pourrait s’avérer encore plus rude que dans d’autres pays.
Pourquoi soulignez-vous la place d’un nouveau joueur, le Brésil?
Parce que nous ne serons proches ni des Etats-Unis, ni de la Chine, ni de l’Inde. Mais plus de l’Amérique du Sud, qui essaie de coller à un modèle économique et politique européen. Au Brésil, on trouve un Etat libéral. Mais il peut – comme en Europe – se montrer parfois assez interventionniste quand la situation l’exige.
Je pense ainsi que ces liens vont se renforcer avec l’Europe, mais cela ne suffira pas à briser une certaine solitude. Ce qui n’empêche ni l’optimisme ni la conviction: être fier d’être Européen, et avoir le tempérament de préserver, en progressant à travers les difficultés, notre modèle.
«Un petit coin de paradis». D’Alain Minc. Grasset, 149 pages
Profil
ALAIN MINC
Né en 1949 à Paris, il se forme à l’Ecole des Mines, Sciences-Po, puis l’ENA, avant une carrière entrepreneuriale. Devenu conseiller de nombreux patrons français, homme de réseau, essayiste, il revendique son soutien proche à Nicolas Sarkozy. Il a aussi occupé, jusqu’en 2007, des fonctions au sein du quotidien Le Monde.
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