Des dictateurs comme Kim Jong-il en Corée du Nord, Mugabe au Zimbabwe, Than Shwe en Birmanie, Al-Bachir au Soudan ou Loukachenko en Biélorussie semblent jouir d’une certaine impunité. Comment l’expliquer? Il faut distinguer deux choses. D’un côté, la lutte contre l’impunité a bien progressé ces dernières années grâce au travail de la Cour pénale internationale (CPI) qui a fait sa priorité de juger les auteurs de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocides, pour les traîner devant les tribunaux.
D’un autre côté, cette justice internationale n’a pas pour fonction de rétablir la démocratie ni de renverser un dictateur. Ces progrès sont concomitants. Il a fallu, par exemple, attendre que Milosevic quitte la présidence pour le juger. Quant au Soudan, il existe en ce moment un projet de traduire Omar Al-Bachir pour génocide devant la CPI. A ce propos, pourquoi la France, qui a soutenu dans un premier temps le principe d’une procédure de la CPI sur le Darfour, s’oppose-t-elle maintenant à la poursuite de cette procédure? Cela s’explique par les intérêts contradictoires des Etats une fois placés devant des situations concrètes. Certains finissent par se rétracter, c’est le cas français, car des intérêts politiques et économiques sont en jeu. Le revirement de Paris est particulièrement scandaleux en sachant le rôle primordial que la France a joué au Conseil de Sécurité de l’ONU pour la mise en place d’une procédure d’inculpation du régime soudanais. Il montre, par ailleurs, l’ambivalence des grands Etats dits démocratiques face à la justice internationale. Ces pays, comme les Etats-Unis, ne sont-ils pas les premiers à s’être moqués du droit international? Je ne crois pas à la paix sans justice.
En quoi les cinq dictateurs évoqués ici se distinguent-ils de leurs prédécesseurs? J’ai tendance à penser que toutes les dictatures se ressemblent par la négation des droits humains fondamentaux et de la démocratie. En revanche, il existe bien des degrés de gravité, selon l’ampleur ou la nature des crimes commis par le régime. Il faut éviter de mettre Kim Jong-il dans la même catégorie que Fidel Castro, par exemple. La classification est problématique. Cela dit, on s’étonne de l’existence de telles dictatures alors qu’il y a à peine trente ans, l’Europe et l’Amérique latine en étaient truffés. Ces hommes sont des produits de l’Histoire, dont les aléas ont fait que certains pays sont restés bloqués dans un système dictatorial. Le cas de Loukachenko est intéressant, car il représente une survivance dictatoriale après la désoviétisation du début des années 90. Mais en termes de droits humains, la Biélorussie est comparable au bilan de Vladimir Poutine, en sorte que la distinction devient plus floue.
Ces dictatures sont isolées et soumises à de nombreuses sanctions. Ces mesures ne contribuent-elles pas, paradoxalement, à leur laisser une plus grande marge de manœuvre et à freiner les actions de la justice internationale? Les sanctions sont toujours ambivalentes. En ce qui concerne Amnesty, nous prenons nos distances avec ces mesures. Le problème des sanctions, justifiées certes, est qu’elles ont pour conséquence de couper les liens avec les pays visés, alors que c’est ce dont nous avons le plus besoin pour agir efficacement. Il est regrettable qu’elles soient utilisées à géométrie variable et selon les circonstances, comme aujourd’hui la Corée du Nord qui vient de disparaître de la liste noire américaine. Les sanctions contre le Myanmar sont nécessaires mais restent inefficaces. La solution réside ailleurs, dans une conjonction de facteurs de pression locaux et internationaux. Ce qu’il faut, c’est une mobilisation générale, qui touche d’autres domaines que les simples sanctions. Sans ça, rien ne pourra jamais être fait
Que pensez-vous du devoir d’ingérence? C’est un concept à caractère politique qui, malheureusement, peut être utilisé à toutes les sauces, lors de l’intervention en Irak par exemple. Le devoir d’ingérence existe bien sûr lorsque nous devons dénoncer des violations des droits humains ou des crimes de guerre. Mais quand la Chine se plaint d’ingérence dans ses affaires internes, c’est ridicule. Et à franchement parler, le droit d’ingérence utilisé à tort et à travers, façon Kouchner, me préoccupe.
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