Didier Burkhalter donne peu d’interviews. Mais de retour de Chine et à l’occasion du Forum des 100, le chef du Département de l’intérieur évoque les enjeux cruciaux de la diplomatie scientifique pour la Suisse. Le radical défend avec fermeté le rôle déterminant de l’immigration dans les caisses de l’AVS.
«Sans l’immigration, l’AVS serait déficitaire depuis 1992. Or, Elle a bouclé positivement depuis 2000.» Didier Burkhalter, chef du Département de l’intérieur
Vous avez jusqu’à présent été très actif dans la diplomatie scientifique et avez visité le Brésil, les Etats-Unis et tout récemment la Chine. Quelles impressions en avez-vous retirées?
Je suis frappé de voir à quel point la jeunesse est très différente d’un pays à l’autre. Au Brésil, j’ai été impressionné par l’optimisme ambiant, aux Etats-Unis par le dynamisme créatif et en Chine par la détermination.
Les Chinois consomment beaucoup d’énergie. Ont-ils pris conscience du défi climatique à relever?
Tout à fait. Sur ce plan, la Chine réussira vraisemblablement mieux que d’autres en beaucoup moins de temps. Ce pays vit tout en accéléré. Ses autorités nous ont présenté leurs grands objectifs en axant sur le défi social durable et la durabilité.
Comment justifiez-vous la nécessité de développer cette diplomatie scientifique?
La Suisse s’est retrouvée dans les cordes sur plusieurs dossiers – les banques, les finances, les relations avec l’UE – ces dernières années. Elle a donc décidé d’avoir une attitude proactive sur le plan international, ce qui n’est pas facile, car ses succès ont suscité des jalousies.
Les portes ne s’ouvrent pas forcément, par exemple au G20. En revanche, même les grandes puissances savent que la Suisse, malgré ses 7,9 millions d’habitants seulement, peut dialoguer d’égal à égal avec tous ses partenaires sur le plan de la formation et de la recherche.
N’est-ce pas un peu prétentieux d’affirmer cela?
Pas du tout! Depuis trois ans, nous sommes premiers en Europe dans le domaine de l’innovation grâce à notre politique d’ouverture. Nous avons 50% de chercheurs étrangers en Suisse. Nous ne nous lançons que dans des projets d’excellence avec les meilleurs. Et nous assurons une autonomie totale à nos chercheurs.
Cette politique d’ouverture ne risque-t-elle pas de se retourner contre la Suisse dès lors que la Chine et le Brésil seront bientôt une menace pour notre économie?
C’est au contraire grâce à cette ouverture que la Suisse est première en Europe dans l’innovation, selon le classement publié par l’Union européenne. Notre pays est attrayant pour les chercheurs étrangers, qui s’en détourneraient si nous menions une politique de fermeture. Il ne fait aucun doute que nous ne serions pas leaders dans ce domaine sans eux.
La Suisse participe comme membre à part entière aux programmes-cadres de la recherche de l’UE. Quelles expériences avez-vous faites?
Nous recevons davantage que ce que nous payons. La Suisse a versé 775 millions de francs dans le 6e Programme européen qui a financé des projets suisses pour un montant de 795 millions, ce qui a généré 4000 emplois en Suisse. La tendance pour le 7e programme, qui s’achèvera en 2013, va dans le même sens.
De plus, parmi les six projets «navires amiraux» que l’UE a présélectionnés dans la recherche fondamentale, la Suisse est très présente. Nos deux Ecoles polytechniques fédérales (EPF) de Lausanne et de Zurich participent à quatre d’entre eux, dont deux sont exclusivement les leurs.
Enfin, concernant les subsides du Conseil européen de la recherche, l’EPFL se classe deuxième et l’EPFZ troisième derrière Cambridge.
C’est le fruit de l’ouverture?
Bien sûr! Nous n’en serions jamais à ce niveau-là si les meilleurs cerveaux n’étaient pas en Suisse. Cette politique de partenariat avec les Européens est un succès et je suis persuadé que nous devons l’étendre aux pays émergents.
Tout de même! La Suisse compte 23% d’étudiants étrangers dans nos universités, une proportion que de plus en plus de politiciens trouvent trop élevée. Faut-il la réduire?
C’est juste qu’il y a trop d’étudiants dans certains domaines, notamment dans les départements d’architecture et de construction des machines de l’Ecole polytechnique de Zurich.
Il nous faut pouvoir limiter la quantité d’étudiants au besoin afin d’assurer toujours la qualité de l’enseignement. Cela n’a aucun sens d’attirer en Suisse des étudiants qui n’ont pas été acceptés ailleurs.
Là, vous envoyez un signal de fermeture.
Pas du tout. Je suis convaincu qu’il faut renforcer la politique d’ouverture de nos hautes écoles, mais uniquement dans l’optique de la qualité – nous devons viser l’excellence, pas la quantité.
Avez-vous ressenti une certaine nervosité des autorités chinoises à la suite des révolutions du printemps arabe?
La Chine traverse une période comportant à la fois de grands espoirs et des risques non négligeables. Avec son 1,3 milliard d’habitants sur un territoire très vaste, elle présente d’énormes contrastes entre ses villes très développées et des campagnes beaucoup plus pauvres, même si 200 millions de personnes ont passé dans la classe moyenne. Cela dit, je n’ai pas ressenti de nervosité particulière chez les dirigeants.
Même lorsque vous avez évoqué l’arrestation de l’artiste Al Weiwei?
Oui. Nous avons bien sûr d’abord parlé de politique scientifique, d’égal à égal, ce qui a généré un bon climat avant de passer à la culture et au sort d’Ai Weiwei. Les Chinois ont accepté la discussion sur les droits humains, un signe assurément positif.
Ils sont sûrement un peu nerveux, mais on ne le ressent pas au point que cela rende tout dialogue impossible. La Suisse a entamé un processus, elle mène plusieurs dialogues avec la Chine, y compris sur des thèmes difficiles, cela ne sera pas suivi de résultats immédiats, cela demande du temps.
Mais mieux vaut se montrer patients plutôt que rompre ces dialogues. On sent la Chine très soucieuse de maintenir son pays uni.
Le printemps arabe a montré que le commerce avec des régimes dictatoriaux ou peu démocratiques pose problème. Hésitez-vous entre la réalpolitique et l’éthique?
Nous ne pouvons pas faire d’échanges scientifiques sans un dialogue de qualité. Or, la qualité implique une grande liberté. Le printemps arabe montre à l’évidence que les valeurs sont en train de progresser et il serait triste de ne pas s’en rendre compte.
On a assisté à un tsunami humain porteur d’un cri, d’un appel aux valeurs de liberté et de démocratie. Il y a une double exigence de liberté, individuelle (étudier, trouver un emploi, pouvoir en vivre) et collective (la démocratie). C’est fantastique. Tout s’est accéléré.
Si l’on se place dans une perspective suisse, nous avons intérêt à renforcer la concrétisation de ce mouvement. Après le cri il faut la réalisation pour que ces libertés entrent dans le quotidien des habitants de ces pays.
Que doit faire la Suisse pour se montrer solidaire?
La Suisse prend sa part de responsabilité dans la formation et la recherche en donnant la possibilité à de jeunes talents du monde entier de participer à des projets suisses dans le cadre de cette diplomatie scientifique.
Mais il n’y aura jamais beaucoup de jeunes Egyptiens ou Tunisiens dans ce cadre-là! Mais nos portes sont ouvertes aux jeunes talents de ces pays. Et s’ils ont fait la révolution ce n’est pas pour venir s’installer en Suisse. Ces jeunes veulent voir leur propre pays se développer et nous pouvons les y aider.
Ne pourrait-on pas imaginer des stages de formation de quelques mois pour des étudiants qui pourraient ensuite retourner dans leur pays avec cet acquis?
C’est une question à examiner au niveau européen. Mais il ne faut pas croire que ces jeunes n’ont aucune formation dans les pays arabes. En Tunisie, ils sont bien formés, mais ne trouvent pas de travail. C’est la transition entre la formation et le monde du travail qui pose problème.
En Suisse, en tant que chef du Département fédéral de l’intérieur (DFI), vous êtes aussi le ministre du contrat social. Comment réagissez-vous à l’étude des syndicats montrant des inégalités salariales croissantes?
La Suisse dispose d’un très bon système social qu’il ne faut pas bouleverser, mais plutôt rénover. Le principal problème n’est pas l’évolution des hauts salaires, mais le maintien d’une cohésion sociale entre les générations qui reste suffisamment forte dans dix ans.
Concernant l’AVS, les nouvelles projections dont nous disposons montrent que nous avons du temps pour mettre sous toit une vraie réforme, d’ici à 2020 au plus tard car, sans cela, en 2025 le fonds AVS sera en dessous de 50% des dépenses annuelles, ce qui est trop peu.
Voilà un discours nouveau dans la bouche d’un ministre radical!
Le flux migratoire a été un peu plus fort que prévu suite aux accords bilatéraux, tandis que la structure des salaires s’est améliorée: autant de nouvelles positives pour l’AVS, qui expliquent en grande partie les résultats plus favorables attendus ces prochaines années. Grâce à cette immigration récente, nous avons gagné quelques années pour rénover l’AVS.
Mais les gens craignent que ces nouveaux immigrés ne pillent les assurances sociales!
Bien sûr qu’il y a parfois des abus – pas seulement chez les étrangers d’ailleurs –, mais nous les combattons très fermement. Il n’y a pas de raison d’avoir peur d’une érosion des rentes. Nous avons le temps de rénover notre maison sociale dont les bases sont assez solides. Et dans l’AVS on constate l’inverse: sans l’immigration, l’AVS serait déficitaire depuis 1992. Or, elle a bouclé positivement depuis 2000.
Faudra-t-il élever l’âge légal de la retraite de 65 à 67 ou 68 ans?
Ce débat a commencé voilà longtemps. Concernant l’âge de la retraite, les choses bougent. Actuellement, un tiers des personnes prennent leur retraite avant l’âge légal, et un autre tiers après. C’est dire que l’âge légal est déjà devenu une fiction. Nous devons évoluer vers un âge de la retraite beaucoup plus flexible, tout en restant conscients qu’il faut plutôt solidifier le système que l’affaiblir.
Les gens n’en restent pas moins attachés à l’âge légal de 65 ans!
Je ne le pense pas. Les gens sont surtout attachés au fait de ne pas devoir continuer à travailler après avoir déjà effectué un travail pénible durant longtemps avec un modeste salaire.
Quelles sont les pistes que vous privilégiez?
Ma première priorité est de trouver un consensus pour garantir la cohésion sociale. Aucune réforme ne se fera sur l’AVS sans une volonté nationale des partenaires sociaux et des partis d’aller de l’avant dans ce dossier. Si nous parvenons à faire cesser la bataille des projections chiffrées qui a régné ces derniers temps, nous aurons déjà franchi un grand pas. Je constate d’ailleurs que nos projections et celles des syndicats sont désormais très proches.
Vous souhaitez l’établissement d’une bande d’âge légal pour prendre sa retraite, par exemple entre 62 et 68 ans?
C’est la direction à prendre, mais nous n’en sommes pas encore là. Il est trop tôt pour privilégier une piste précise. Il nous faut une réforme sous toit d’ici à 2020. D’ici là, nous pouvons nous contenter de prévoir des mesures correctives si l’économie ou la démographie n’évoluaient pas comme prévu.
Comme dans le cas où le peuple demandait de limiter l’immigration à 0,2% par année, comme le réclamera l’initiative «Ecopop»?
Avec une telle initiative, les difficultés de financement de l’AVS surviendraient au moins deux ans plus tôt! Une telle initiative aurait un impact négatif considérable dans la mesure où il faudrait avancer la réforme de quelques années dans le temps.
La situation financière de l’AVS pourrait-elle s’améliorer si les femmes avaient plus d’enfants?
Elle s’améliorerait bien davantage si les femmes devenaient plus actives sur le marché du travail. A cet égard, nous devons agir sur le plan fiscal. A titre personnel je suis très favorable à l’introduction de l’imposition individuelle. Cela encouragerait le deuxième travail au sein du couple, souvent encore celui de la femme. Le système actuel décourage les femmes de travailler, car il ajoute leur revenu à celui de leur conjoint, comme si elles avaient un salaire de ministre.
Le splitting ne vous semble pas suffisant?
Non, ce n’est pas suffisant, il faut passer à l’imposition individuelle. Mais il y a un choc culturel au niveau politique, opposant socialistes et radicaux, d’un côté, aux démocrates-chrétiens et à l’UDC, de l’autre, qui gardent une vision conservatrice de la société et qui bloquent depuis des années son évolution sur ce plan.
Pourquoi les Suisses ont-ils si peur d’envisager que leur pays puisse compter neuf millions d’habitants dans vingt ans?
Les Suisses ont beaucoup de bon sens. Ils savent que l’explosion démographique est l’un des gros défis à relever à l’avenir. Dans dix ans, la ceinture équatoriale comptera un milliard de personnes habitant dans des villes qui n’existent pas encore aujourd’hui! Les Suisses ressentent aussi cette pression.
Lorsqu’ils s’inquiètent d’une possible perte de la qualité de vie qui est un des grands atouts de la Suisse, ils voient juste. Mais désormais, j’aimerais que nous recherchions tous ensemble des solutions constructives.
Profil
Didier Burkhalter
1960 Naissance à Neuchâtel. 1982 Licence en économie politique. 1988 Secrétaire romand du Parti radical suisse. 1991-2005 Conseiller communal à Neuchâtel. 2003 Election au Conseil national. 2007 Election au Conseil des Etats. 2009 Election au Conseil fédéral, chef du Département fédéral de l’intérieur (DFI).
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