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Didier Cuche, résilient magnifique

Par Denis Müller - Mis en ligne le 10.02.2010 à 17:31

OLYMPISME. «L’Hebdo» a demandé à l’éthicien Denis Müller le portrait de Didier Cuche. Quand un Neuchâtelois parle d’un Neuchâtelois, le chauvinisme a des racines admirables.

La carrière sportive extraordinaire de Didier Cuche est faite, comme toute vie, de hauts et de bas. Il a connu les années de disette, la galère, les blessures, le doute. Il a presque tout gagné, hormis le Lauberhorn et l’or olympique. Le 4 février 2009, à Val d’Isère, il devient champion du monde de super G – jamais personne n’a glané un tel titre à 34 ans! – en plus d’une médaille d’argent en descente; et l’on sait ce qu’il vient de réaliser cette année à Kitzbühel. Il va disputer ses quatrièmes Jeux et tenter de faire mieux que sa médaille d’argent de Nagano, en 1998 déjà. Quelle longévité, quelle résilience! On le dit perfectionniste, je le trouve admirable, avec ses contradictions assumées, sa puissance fragile, sa précision millimétrée et sans cesse au bord de la chute.

L’enfant du Pâquier et des Bugnenets (où skiaient nos enfants du même âge, dans un commun anonymat joyeux) est un «vieux champion» - comme Alexandre Frei, le footballeur, et comme le joueur de tennis Roger Federer bientôt. L’important n’est pas seulement ce qu’ils gagnent: salaire, cachets, globes de cristal, médailles, sponsors; ce qui nous interroge, c’est le fait même de leurs victoires, ce qu’elles symbolisent pour nous.

Didier Cuche va-t-il gagner une ou plusieurs médailles, et de quel métal, à Vancouver? On lui tient les deux pouces, un plus fort que l’autre. «La glorieuse incertitude du sport» n’est pas un vain mot. C’est pourquoi sans doute nous les aimons, ces champions de haut rang: ils incarnent tout ce que nous souhaitons être ou devenir, tout ce à quoi nous aspirions peu ou prou «quand nous étions petits enfants»: être les premiers, ou au moins en bonne compagnie; être aimés et respectés; être à l’aise financièrement (sans forcément être millionnaires, il y a les loteries de toutes sortes pour cela, y compris la loterie sociale qui fait ou défait les «fortunes»).

Mais voudrions-nous vraiment être à leur place, au cœur du stress, du risque, du danger extrême, de la défaite non moins programmée que l’éventuelle, si précieuse et parfois si rare victoire?

Cuche vient paraît-il de la périphérie – car le Pâquier, comme chacun sait, est à la périphérie du Val-de-Ruz, et le Val-de-Ruz, comme tout le monde peut le constater, est un peu coupé de Neuchâtel, et de l’ensemble du canton, lequel, de son côté… Reste à savoir, bien sûr, qui se pense au centre, et sur quel horizon plus vaste nous nous mouvons.

Si nous aimons Cuche, le «petit» Suisse si solide et si costaud, fonceur et têtu, cet ancien apprenti boucher aux trois globes de cristal et aux médailles rutilantes, c’est qu’il n’est pas un golden boy, un trader, un flambeur. Il détonne sur le clinquant de la Golden Küste, des métropoles altières et des people surfaits. Il incarne, de plus, le rachat du héros, couvert de cicatrices physiques et intérieures, le résilient qui trouve en lui la force et le courage – la chance, aussi – de revenir au premier plan, envers et contre tout. Cuche, c’est nous. Même si nos descentes et nos slaloms connaissent d’autres pistes et d’autres risques.

Un zeste de chauvinisme. «Un jour, après sa descente, m’écrit le cher Freddy Landry, expert en cinéma et en télévision, on le voit passer devant la caméra. D’une main alors intacte, il fait un petit signe, entre pouce et index presque collés l’un à l’autre. Un rien, entre les deux doigts. Mais ce qui rend plus splendide encore ce geste, c’est un certain sourire. A qui l’adresse-t-il? A la caméra, donc à l’opérateur qui le filme? A nous? Qu’importe: ce geste et ce sourire, c’est vraiment Cuche. Et rares sont ceux qui peuvent faire comme lui.»

Le lecteur s’en doutera peutêtre: si j’ai accepté d’écrire sur Didier Cuche, alors que je n’ai jamais bien tenu debout moimême fût-ce sur des skis de fond, c’est aussi par un zeste de chauvinisme, plus neuchâtelois encore que sportif, mais sans doute aussi un brin conservateur, puisque malgré toute l’admiration et l’amitié que j’ai pour les Jurassiens de nos deux cantons voisins, je continue à penser que ce qui fait l’identité cantonale, c’est une histoire commune, un chef-lieu (si controversé soit-il), des synergies mentales plus que des intérêts économiques ou une simple question de taille. Donc si Cuche gagne à Vancouver, ce sera aussi la victoire de Neuchâtel. Et s’il perd, Neuchâtel n’en continuera pas moins de se battre, telle est la vraie résilience.

Humanité toute simple. Mais il faut prendre de la hauteur, Cuche nous y incite, du sommet si vertigineux de la Streif, qu’il lui est arrivé de ne pas pouvoir descendre tant elle lui faisait peur.

Je boucle ce texte au retour d’un séminaire de l’Agence pour l’éducation par le sport, créée il y a une douzaine d’années à Paris par un groupe dynamique de jeunes sportifs, éducateurs, chercheurs et journalistes. Nous y méditions sur la différence indéniable mais flottante entre le sport amateur et le sport professionnel. Nous n’avons sans doute plus, aujourd’hui, les naïvetés et les hypocrisies d’antan. Nous savons bien que les conditions de préparation et de compétitivité de Didier Cuche et de ses acolytes n’ont plus rien à voir avec celles d’un Willy Favre (médaille d’argent en géant aux Jeux de Grenoble en 1968) dont la Télévision suisse romande nous rappelait récemment qu’il recevait dix francs par jour d’argent de poche. Cuche a touché près de 400 000 francs par année dans les bonnes périodes – confortable, sans être extravagant.

Tout champion est éphémère, au point qu’on en oublie son bilan quand il perd. Mais quand il dure, et que de plus il renaît, il n’en devient pas seulement exceptionnel dans son domaine, mais exemplaire dans cette humanité toute simple que nous partageons avec lui. Car dans notre propre vie aussi, combien de médailles ou de podiums pour combien d’accessits, de chutes ou de défaites? Et combien de travail et de mérites, pour quel salaire, quels coups de chance et quelle renaissance?

Denis Müller, Professeur d’éthique et de théologie aux Universités de Genève et de Lausanne

SI DIDIER CUCHE GAGNE À VANCOUVER, CE SERA AUSSI LA VICTOIRE DE NEUCHÂTEL.



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Tags: Didier Cuche, Vancouver, Jeux Olympiques, Neuchâtel,

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