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Dieu.com, la grande aventure des religions en ligne

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 02.10.2008 à 06:00

L’internet est en train de transformer la vie religieuse. Prières en ligne, offices virtuels, rituels nouveaux... Où conduisent désormais les cyberreligions?

L’essentiel en trois points
Les religions envahissent la toile Radiographie d’un phénomène qui va
jusqu’à bousculer les pratiques rituelles.
L’analyse de Jean-François Mayer L’historien fribourgeois a publié
Internet et religion . Interview.
La cyberreligion s’installe en Suisse Protestants, catholiques ou musulmans, ils expliquent leur usage de l’internet.
 
 
L’église n’est plus seulement au milieu du village; elle est aussi en ligne. Peu à peu, sans qu’on y prenne forcément garde, le net s’est imposé comme un acteur majeur de la vie religieuse. Une idée répandue associe les religions au pur respect de traditions, donc à l’archaïsme.
 
Quelques clics ont vite fait de briser l’illusion. Elles se révèlent au contraire souvent technophiles, enclines à innover et très intéressées par le cyberespace. Même en Suisse: le 2 novembre se tiendront les Assises du web des Eglises protestantes romandes où sera débattue la question de leur place sur l’internet.

En juin, trois prêtres du diocèse de Besançon ont fait parler d’eux en créant une Prêtre Academy. Pas de château ni de vote du public, mais un gentil démarquage de la Star Ac’ mis en ligne avec la bénédiction de l’épiscopat. On a pu y suivre Franck, Michel et Christophe dans leur ministère au quotidien. L’un rencontrant des missionnaires, l’autre préparant une salade, tous trois expliquant le sens de leur engagement, devant la caméra du confessionnal. Et l’on s’est aperçu que catho rime avec techno.

Mais le protestantisme, l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme ou le néopaganisme ne sont pas en reste: tous les courants religieux sont en train d’adapter leurs discours, leurs pratiques et parfois leurs rituels au nouvel outil de communication.

Désormais, tout est possible sur le web. Se renseigner sur l’horaire des offices. Lire des textes sacrés. Télécharger des sermons. Consulter des répertoires de fatwas. Acheter des objets de culte. Discuter de sa foi sur des forums. Faire du prosélytisme. Prier en ligne…

L’an dernier, aux Etats-Unis, la question la plus souvent soumise au moteur de recherche Google était: «Qui est Dieu?» Aux Etats-Unis toujours, une étude du Pew Internet Project a révélé que 64% des Américains connectés ont déjà utilisé le net dans des buts spirituels ou religieux. Tout porte à croire que le XXIe siècle sera cyberreligieux ou ne sera pas. De là à penser que la religiosité en ligne puisse être aussi un bon filon, il n’y a qu’un petit pas récemment franchi par le groupe du magnat australien Robert Murdoch.
 
En décembre 2007, il a racheté le plus grand des portails d’information consacrés à la foi: Beliefnet, un site multireligieux qui reçoit 3,1 millions de visiteurs par mois.
Le phénomène traduit une réalité complexe que l’historien fribourgeois Jean-François Mayer est allé déchiffrer en prenant son bâton de pèlerin virtuel. Il a publié récemment Internet et religion qui se présente à la fois comme une exploration et une réflexion. D’un style limpide, ce voyage bien documenté à travers la toile religieuse permet de sai-sir le phénomène sous ses différentes facettes.

Jean-François Mayer le souligne, les usages religieux de l’internet restent pour une large part locaux. D’un côté, des fidèles peuvent consulter le site de leur paroisse dans un but pratique. De l’autre, cette même paroisse peut recourir aux moyens de l’internet pour attirer de nouveaux fidèles à ses cultes. Dans les deux cas, le passage par le cyberespace n’abolit pas les pesanteurs de la géographie.
 
Un diocèse sans frontières. Certes, l’internet peut donner lieu à une religiosité déterritorialisée. Quand Rome a voulu calmer le bruyant Mgr Jacques Gaillot en le nommant évêque de Partenia (un diocèse disparu depuis la fin du Ve siècle, dont il ne reste que le titre), l’ancien évêque d’Evreux a mis sur pied, dès 1996, un site web destiné à accueillir «tous ceux qui dans la société comme dans l’Eglise ont le sentiment de ne plus exister» (www.partenia.org). Grâce au miracle de l’internet, Mgr Gaillot a pu concevoir Partenia comme «un immense diocèse sans frontières où le soleil ne se couche jamais»…

Plus fondamentalement, l’islamologue Olivier Roy montre comment l’immigration et la déterritorialisation croissantes des populations musulmanes conduisent, à travers une galaxie de sites renvoyant les uns aux autres, à la création d’une «oumma virtuelle, une communauté de croyants détachés de toute nation, de tout territoire, voire de tout contexte social» (L’islam mondialisé, Seuil, 2002). La plupart de ces sites véhiculent un cyberislam moderne dans ses techniques, mais «normatif et fondamentaliste» dans son interprétation du Coran.

Le cas de l’islam est cependant particulier. Et Jean-François Mayer garde ses distances à l’égard des «théories selon lesquelles l’internet créerait un espace dans lequel disparaîtraient et se fondraient les enracinements locaux». Il donne l’exemple de cet apiculteur turc qui, dans sa petite ville de Güney, a mis en ligne les photos de toutes les pierres tombales du cimetière local (www.tekin.info/kabristan/mezarlik.html). D’un clic, celui qui est loin de Güney accède à la tombe qu’il cherche. D’un autre clic, il peut écouter un imam du coin prier pour le défunt.

On voit ici comment l’internet prolonge des pratiques anciennes tout en les remodelant. Désormais, les monastères reçoivent des intentions de prière par courriel. Un site comme e-prayer.org permet de déposer des demandes de prière en ligne ou d’y répondre en se joignant à la communauté invisible rassemblée à cette adresse. Le site jésuite Notre-Dame du web (www.ndweb.org) explique même comment effectuer une retraite en ligne. Et Jean-François Mayer évoque le cas d’un baptême célébré dans la banlieue d’Helsinki alors que le parrain se trouvait en Australie, mais présent grâce à une webcam.

Les activités missionnaires prennent également un air nouveau. Sur ce terrain, les mouvements évangéliques sont sans doute les plus actifs: ils savent profiter de l’internet pour accomplir un travail de mission dans des régions lointaines ou dangereuses. Mais la conversion en ligne s’adapte tout aussi bien à l’islam: sur la page d’accueil de islamicity.com on voit défiler les dernières conversions en date réalisées sur le site.
Si les religions se servent de la sorte du web (comme elles se sont servies de la radio ou de la télévision), elle s’exposent aussi aux risques induits par cette technologie. Car l’internet a sa logique propre. Il brouille les frontières entre le local et le planétaire. Et il nivelle les hiérarchies instituées en permettant à des individus isolés de gagner une audience sans rapport avec leur statut.

Ainsi, au Vatican, on lit d’un œil très attentif le blog religieux Whispers in the Loggia (http://whispersintheloggia.blogspot.com) lancé en décembre 2004, consacré à l’Eglise catholique romaine et réputé bien informé. Or son auteur, loin d’appartenir à la curie, est un jeune homme de 25 ans qui habite Phila delphie. A l’égard des religions, le cybermonde se révèle foncièrement ambivalent: il leur ouvre de nouveaux horizons en même temps qu’il menace de fragiliser les hiérarchies et les autorités légitimes.
 
La Sister Web du Vatican. Les religions les plus pyramidales sont les plus exposées, et le Vatican en a conscience. En témoigne son site (www.vatican.va), créé en 1997, placé sous la direction d’une franciscaine surnommée Sister Web, et doté depuis mai dernier d’une section en latin à côté des autres langues en usage. Un détail frappe le visiteur qui surfe sur ces pages d’allure parcheminée: le site est clos sur lui-même, aucun lien ne conduit vers l’extérieur. Le Vatican se barricade dans le cyberespace car le Diable se cache non seulement dans les détails, mais aussi dans les liens qui conduisent Dieu sait où.

Pour le croyant, la toile est une jungle et Google n’est pas toujours un bon berger… C’est pourquoi des sites comme catholicculture.org recensent les sites catholiques afin de séparer le bon grain de l’ivraie hérétique. De la même manière, des musulmans déroutés par l’univers de l’internet peuvent, eux aussi, consulter des sites qui répondent à leurs questions. Par exemple: doit-on faire ses ablutions avant de lire le Coran sur son écran?

Toutes les grandes religions sont confrontées à des questions de cette nature sur leurs rituels. «Peut-il y avoir un télésacrement comme il y a le télétravail?», se demande Régis Debray (Dieu, un itinéraire, Odile Jacob, 2001). N’y a-t-il pas une frontière à partir de laquelle l’usage de l’internet transforme le sens même de la communion? Les religions historiques n’ont pas le choix: elles doivent penser le nouvel outil afin de définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Aux confins du cyberespace reli gieux, Jean-François Mayer a rencontré d’étonnantes pratiques. Ce site (www.savior.org) qui promeut l’adoration en ligne, par webcams interposées, comme le début d’une «nouvelle ère de l’adoration eucharistique». Ou cette communauté de cyberfidèles qui se réunissent dans une cyberéglise pour assister à un cyberoffice (www.stpixels.com). Est-ce l’avenir qui se dessine ici? Les religions vont-elles s’engouffrer plus avant dans le virtuel, après avoir déjà colonisé Second Life où l’on trouve des églises, des mosquées, des synagogues et des temples bouddhistes?

Bien sûr, on manque de recul: l’internet grand public n’a guère plus d’une douzaine d’années, ce qui fait encore de lui un enfant. Mais le passé donne à réfléchir, car le protestantisme aurait été impensable sans l’imprimerie qui a favorisé la lecture individuelle de la Bible: sans Gutenberg, pas de Luther! On se demande donc si quelque chose de comparable est en train de se produire avec l’internet. Pour l’instant, Dieu seul le sait.
 
Eglises on line
http://www.protestant.ch/epg Le site des Eglises réformées de Suisse romande. Vocation essentiellement pratique. Plusieurs liens pour télécharger les textes bibliques.
www.catholink.ch Portail francophone des catholiques de Suisse. Créé en 1997 à l’initiative de la Conférence des Evêques.
www.stpixels.com Exemple d’avant-gardisme. Communauté virtuelle issue d’une expérience lancée en Grande-Bretagne par l’Eglise méthodiste unie.




Tags: Dieu, religions, internet, prières, rituels,

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