Jordann a 12 ans, des lunettes. Il regarde ses pieds. «Je pleure souvent. J’arrive à être fort quand je parle pas, mais quand je parle, ça sort tout seul.» Virginie regarde devant elle en secouant sa frange. «Je suis rousse. Les autres m’insultent. Souvent quand je m’engueule avec ma maman, je pleure après dans ma chambre. J’ai trois livres de secrets, avec des cadenas, parfois j’ai des pages pleines de gros traits noirs.» Thys a les joues rondes, il s’applique. «J’aimerais faire chanteur ou cuisinier ou bien aussi archéologue.» Rachel, bagues aux dents: «Les enfants suisses, on leur demande jamais ce qu’ils pensent! Les Américains pensent qu’on est tous sur la montagne dans un chalet. Mais ce n’est pas comme ça.» Il y a aussi Mélanie, Aurélie et Xavier, son hamster et son poster de Warcraft. Ils ont 12, 13 ans. Sous l’œil amical d’une caméra, dans leur chambre ou sur le chemin de l’école, ils mettent leur cœur à nu.
La sensation est stupéfiante: on se sent comme des parents surpris à lire le journal de leur enfant, des voleurs de confessions, des voyeurs de rires et de larmes. C’est fascinant, brutal et sensible, tragique et drôle, prenant. Béatrice Bakhti a réussi un tour de force: résumer en quatre films d’une heure trente chacun le passage de l’enfance à l’âge adulte de sept adolescents d’Yverdon-les- Bains, six heures de Romans d’ados, six heures d’une fable universelle dans laquelle chacun peut se reconnaître, six heures qui valent tous les manuels d’éducation anciens et modernes.
Ils pleurent parfois, souvent, et nous aussi: après 13, il y a 14, 16 ans, puis 17, 18 enfin. Les jupes raccourcissent, les seins poussent, les moustaches des garçons itou. Souvent, un week-end chez le père, l’autre chez la mère. Téléphones, sorties, argent, habillement, tout est prétexte à disputes. Les portes claquent. Les amoureux se disent les mots d’amour qu’ils n’attendent plus de leurs parents. A 16 ans, Thys attend toujours que son père fasse du karting avec lui – «Il doit apprendre qu’on peut pas faire ce qu’on veut quand on veut». Virginie se cache pour fumer. «Mon père, je lui dois la vie mais rien d’autre. J’ai la rage au ventre, un jour ça va lui retomber dessus.»
De Troubadour à la TSR . Née à Boston, adolescente à Genève, Béatrice Bakhti a fait des études de psychologie avant de bifurquer vers le cinéma, via la London International Film School. Réalisatrice et monteuse indépendante chez Troubadour Films à Genève, qu’elle a créé avec son mari Nasser Bakhti, elle collabore avec la TSR depuis 1992. Ces Romans d’ados, elle y pense depuis longtemps. «J’ai toujours été intéressée par l’adolescence. Pour l’émission Magellan, j’ai adoré faire des sujets avec des ados. Lorsque Magellan s’est arrêtée, c’était le moment de lancer mon projet.»
Son mari et producteur lui emboîte le pas, tout comme Irène Challand et la TSR. Le lieu? Ce sera Yverdon: «Yverdon est un lieu idéal, pas trop grand mais déjà urbain et drainant encore des enfants des villages alentour.»
Début 2002, les élèves de 6e année de la ville reçoivent une circulaire leur présentant le projet. Cinquante filles et garçons se présentent au casting. «Nous étions surpris en bien. Par le nombre et la qualité. Nous avons été estomaqués par ce qu’ils avaient à dire. Le choix a été difficile. Nous avons choisi ceux qui nous touchaient par leur façon d’être.» Restent Aurélie, Jordann, Mélanie, Rachel, Thys, Virginie et Xavier. De 2002 à 2008, Béatrice et son équipe (elle, un caméraman et un preneur de son) les filment au minimum six fois par année: parfois deux semaines de suite, parfois quelques heures. Elle leur téléphone deux fois par mois. «Ils voulaient être honnêtes, mais je sentais qu’ils préféraient que je ne sois pas au courant de certaines choses. Je devais aller à la pêche!»
Face à la caméra. Avec patience et un doigté infini, Béatrice les relance, les encourage. Après deux ans, elle leur donne une petite caméra: Jordann parlant à cette caméra comme si elle était son ancienne amoureuse, pleurant en montrant à cet oeil impassible les SMS qu’il a tous copiés dans un cahier, est bouleversant. La sincérité dont ils font preuve laisse pantois. «Ils ont eu confiance. Ils savaient que rien ne serait diffusé avant des années. Et ils avaient besoin de parler, d’être écoutés.» Tous tiennent des propos d’une justesse et d’une lucidité stupéfiantes sur eux-mêmes, leur vie, leurs parents. «Ce sont des ados d’aujourd’hui et des ados tout court. La famille a toujours été difficile. Mais elle se disloque facilement. Les pères sont absents.» Les enfants les cherchent, en silence.
Le grand fleuve de l’innocence perdue et des illusions d’enfance passe et arrache tout sur son passage. On n’a jamais été aussi sérieux, à 17 ans. Ces six ans de tournage ne laissent pas Béatrice indemne. Confidente, elle a «écouté» et espère n’être pas allée «au-delà» de ce rôle. «Je leur ai donné un regard. Peutêtre cela a-t-il changé leur vie.»
Elle confie certains rushes à un psychologue pour savoir que faire des choses confiées à sa caméra, que souvent les parents ignorent. «Il m’a dit de ne pas me faire de souci, que des choses qui paraissent dramatiques à l’adolescence ne le sont pas. Du coup, j’ai aussi relativisé par rapport à mes deux garçons, qui ont grandi en même temps que les jeunes du film!» En août 2008, elle tourne la dernière séquence. «Depuis, ils ont repris possession de leur vie. Maintenant que le montage est fini, ils commencent à me manquer...»
Miroir, beau miroir. En octobre dernier, Mélanie, Xavier, Jordann et les autres ont visionné les premières images. «En se voyant à 12 ans, ils se marraient. Au troisième film, ils pleuraient. Certains en prenaient plein la figure. Les parents tout autant: une mère qui criait souvent après sa fille dans le film s’est mise à s’engueuler ellemême depuis la salle, c’était fou.»
Aujourd’hui ils sont apprentis de commerce, cuisinier, étudiant. «Pourquoi ai-je eu cette chance qu’on fasse un film sur moi?, demande Xavier. Je crois que j’avais envie de succès et de reconnaissance. Quand j’étais petit, je voulais être noir pour avoir quelque chose contre quoi lutter. Après je voulais être différent. Mais j’ai un message à faire passer: je n’ai rien de spécial!» «Je sais que la sortie du film approche, j’ai peur, s’inquiète Rachel dans le dernier film. C’est pas comme si je jouais le rôle de quelqu’un... C’est mon intimité, ma chambre, moi quand j’étais petite, mes pensées, et tout... qui vont être donnés à tout le monde.»
Chez chacun, elle s’est «reconnue», dit Béatrice. Elle dit «douloureuse» pour qualifier sa propre adolescence. «Personne ne fait jamais tout juste.»
Infos Romans d’ados. Quatre épisodes.
Projections dimanche 18 avril à 14 h, 16 h, 18 h et 20 h 30 à Nyon, Théâtre de Marens. Débat à la suite avec la réalisatrice et les protagonistes. Projection au cinéma d’Yverdon les 29 (1 et 2) et le 30 mai (3 et 4).
Sortie romande fin mai.
LIRE AUSSI
Tags: Visions du Réel, Béatrice Bakhti, Romans d'ados,
|