Le désert rouge tremble de chaleur. La géologue Wolfe est sortie du module d’habitation. Engoncée dans sa combinaison spatiale, elle foule la poussière ocre entre des roches aux formes bizarres. Jamais on n’avait si bien vu la planète Mars au cinéma – et qui plus est dans un documentaire. Sauf que les images ont été tournées dans le désert Mojave. Membre de la Mars Society, Elisabeth Wolfe s’entraîne aux conditions extrêmes qui règnent à la surface de la planète rouge.
Richard Dindo rêvait depuis longtemps de tourner aux Etats-Unis. «L’Amérique m’a toujours passionné. Et des films comme Big Sleep ou Vertigo font partie des meilleurs de l’histoire du cinéma.» Avec The Marsdreamers, il est allé à la rencontre d’une famille de scientifiques et d’utopistes épris de nouveaux espaces. «Je serai la première femme sur Mars», s’exclame une citoyenne dodue, jamais remise de l’alunissage de 1969.
Spéléologue, Penelope Boston a basé toutes ses recherches «sur l’espoir qu’il y ait de la vie ailleurs». Elle scrute la paroi des grottes à la recherche de microorganismes comme il pourrait en subsister sur l’aride Mars. Kurt A. Micheels, architecte d’intérieur, évoque les dangers de la poussière, si fine qu’elle pourrait enrayer les machines et provoquer des formes de silicose. Des étudiants confrontent leurs robots aux rigueurs du désert. Le long processus de «terraformation», évoqué par Kim Stanley Robinson dans sa trilogie (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) perdure dans les discours.
Elargir l’horizon. Les motivations des Marsdreamers relèvent de l’instinct de survie comme de l’espoir: Mars pourrait rétablir cette fraternité qui unissait jadis les pionniers. Ils reformulent les mythes fondateurs de l’Amérique: un nouveau monde, la Frontière à repousser sans cesse. Ils veulent échapper aux milliards de Terriens toujours en conflit ou simplement au kitsch hideux d’une ville comme Las Vegas...
Il entre une grandeur métaphysique dans ces aspirations martiennes. La colonisation de la planète rouge marquerait le début d’une nouvelle branche de l’humanité. Rencontrer une autre forme de vie élargirait l’horizon de l’être humain au comportement d’enfant unique, trop gâté. Même augure chez Gregory Benford, physicien et romancier: «Il faut sortir de l’angle étroit du monde unique. Nous sommes la seule espèce qui regarde le ciel en rêvant de terres lointaines.»
Rêver ou mourir. Richard Dindo puise généralement son inspiration dans la politique et la littérature. Max Frisch, Rimbaud, Aragon ou Kafka se partagent sa filmographie avec Che Guevara ou les rebelles de Züri brännt. Plus ironique, plus «drolatique», The Marsdreamers tranche tout en s’inscrivant dans la continuité d’une œuvre. «Comme j’ai souvent fait des films sur des rebelles et des résistants, j’aime également les rêveurs et les utopistes. Car c’est à peu près la même chose».
Le cinéaste trouve la distance juste entre la tendresse et l’ironie pour évoquer ces rêveurs parfois naïfs. Quand il a déposé le dossier du film, on lui a reproché d’être «trop crédule. Ils s’attendaient à ce que je critique mes personnages. Mais un documentariste ne peut jamais filmer contre ses personnages.» Il déplore que la critique alémanique ait été si prompte à qualifier de «fous» les Marsdreamers. «En Suisse allemande, dès qu’on a un rêve, on est considéré comme farfelu. Mais l’homme sans rêve est un homme mort. On peut d’ailleurs se demander si la Suisse n’est pas en train de se mourir faute de rêves.»
Les Américains ne sont pas les derniers à mettre un bémol à l’extase des Marsdreamers. Kim Stanley Robinson rappelle que ni l’utopie ni la science-fiction ne permettent d’échapper aux problèmes terrestres. Il faut penser d’abord à la Terre: «Notre planète est aussi intéressante que Mars.»
Le point de vue indien. Pour s’inscrire pleinement dans l’histoire de l’Amérique, Richard Dindo voulait connaître le point de vue des natives. Il a vainement cherché un vieux sage indien aux cheveux blancs, comme le merveilleux Chief Dan George dans Josey Wales, Hors-la-loi, de Clint Eastwood. Il est tombé sur deux rigolards qui introduisent une bonne dose d’humour dans les rêves cosmiques. «On ne sait pas s’il y a de la vie sur Mars, mais on sait que vous êtes le genre de personnes qui cherchent toujours de nouvelles frontières.» Du petit homme vert au Peau-Rouge, il n’y a qu’un pas que Sonny Spruce et Richard Archuleta franchissent, hilares: «Oh my goodness? Christophe Colomb, oui j’ai entendu parler de lui! J’espère qu’ils ne feront pas sur Mars ce qu’ils ont fait sur Terre. Renseignez-vous avant de partir. Il y a peut-être de la vie là-bas qui mérite notre respect…» L’homme blanc est fatigué de la Terre, de grands changements se préparent, prophètisent-ils.
Richard Dindo n’a jamais lu de science-fiction. Ce qui est abstrait, trop fictionnel ne l’intéresse pas. Il se concentre exclusivement sur des œuvres «poético-autobiographiques» – correspondances, journaux. Il s’est éveillé à l’art et à la littérature française, qu’il vénère, avec Proust; il a appris le français en lisant La Recherche. Ce livre l’habite toujours. Résolument tourné vers l’avenir, The Marsdreamers se distingue de l’habituelle réflexion sur la mémoire de ce grand proustien de Dindo.
Marsdreamers. De Richard Dindo. Suisse, 1 h 23
«L’HOMME SANS RÊVE EST UN HOMME MORT.» Richard Dindo
RICHARD DINDO
1944 Naissance à Zurich. 1974 L’Exécution du traître à la Patrie Ernst S. 1980 Max Frisch, Journal I-III. 1984 Dani, Michi, Renato und Max. 1991 Arthur Rimbaud, une biographie. 1994 Ernesto «Che» Guevara, le Journal de Bolivie. 1999 Genet à Chatila. 2003 Aragon, le roman de Matisse. 2006 Qui était Kafka?
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