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FAIRE PRENDRE CONSCIENCE Le chef Philippe Rochat reçoit dans sa cuisine des enfants pour leur présenter des mets de saison réalisés avec des produits locaux.
Photo Jean-Christophe Bott / Keystone

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Entretien avec David Bosshart
«Dire non au “toujours plus” sans renoncer au bonheur»

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 16.11.2011 à 13:54

Directeur de l’Institut Gottlieb Duttweiler, le laboratoire d’idées de la Migros, David Bosshart publie en allemand un livre au titre anglais évocateur: «The Age of Less». Un essai sur la décroissance qui se veut positif et non culpabilisant. Entretien.

Patron polyglotte du think tank de la Migros, l’Institut Gottlieb Duttweiler, David Bosshart s’intéresse aussi bien aux modes de vie actuels qu’au phénomène de la gratuité ou aux transports du futur. Ce chasseur de tendances, qu’il traque de la Turquie à l’Extrême-Orient, n’a pas peur de s’inscrire en faux contre la logique «Cumulus» de son employeur orange. Pour lui, l’ère du «toujours plus» amorcée par la révolution industrielle est à bout de souffle.

La croissance aveugle ne génère plus que des crises à répétition. Il est urgent d’apprendre à consommer moins, sans renoncer à une bonne qualité de vie. Mais cet apprentissage ne nous est-il pas imposé par la crise actuelle, ce qui rend caducs les beaux discours sur la décroissance volontaire? Réponses de David Bosshart à l’occasion de la sortie de son dernier livre, The Age of Less. Lequel, contrairement à ce que suggère son titre, est écrit en allemand. Et pas de traduction française en vue…

Quelle est la cause première de votre livre? L’indignation? L’actualité?

Elle part d’un constat simple qui a des conséquences morales. Nous sommes désormais 7 milliards d’êtres humains sur Terre. Si tous les pays voulaient avoir le niveau de vie des Suisses, des Allemands ou des Français, il faudrait 2,5 planètes supplémentaires. Si tous voulaient avoir le train de vie des Américains, il faudrait 5 planètes supplémentaires. Tout est encore entrepris, aujourd’hui, dans une logique de croissance sans fin.

Cette logique est à l’œuvre depuis le rapport du Club de Rome et la crise pétrolière du début des années 70. Elle a été perpétuée par les Thatcher, Reagan ou Blair, ainsi que par la dérégulation progressive des marchés financiers, de la santé ou de l’éducation. Il est temps de s’arrêter un peu et de tirer un bilan. La planche à billets ne peut plus tourner ainsi. L’endettement ne peut plus augmenter ainsi.

Qui va, qui peut rembourser ces dettes colossales? Tant que la croissance des pays occidentaux était de 2,5% par an, ces problèmes étaient occultés. Ils ne le sont plus.

Que préconisez-vous?

Il faut en revenir à l’esprit du siècle des Lumières. Réinjecter du sens de la réalité dans les entreprises, chez les politiques, dans la tête des citoyens. Si cet effort volontaire n’est pas accompli, la crise sera sévère.

Elle l’est déjà. Vous préconisez une décroissance volontaire, éthique, mais celle-ci ne va-t-elle pas nous être imposée de fait en raison de la situation économique? La décroissance arrivera bien d’elle-même, en somme. Vous voilà vous-même dépassé par l’actualité, non?

Oui, peut-être! Mais cela ne change rien au fond de l’affaire. L’important est d’enclencher un apprentissage collectif pour mieux comprendre ce qui se passe actuellement. L’ignorance est toujours porteuse de peur. Aujourd’hui, les gens ne saisissent pas ce qui se passe dans la finance, par exemple.

La scission entre le citoyen et le financier est totale, la méfiance aussi. Pourtant, le système même du crédit repose sur la confiance. Le problème est que ce monde-là, comme d’autres, est toujours plus hyperspécialisé. Il est d’une telle complexité et suscite une telle incompréhension que l’on projette sur lui les idées les plus folles.

L’enjeu est-il alors dans la capacité à mieux communiquer cette complexité?

Absolument. Mais il n’y pas pire communicateur que les banques aujourd’hui. Je suis frappé par la faiblesse de leurs arguments. Elles auraient tout à gagner de reconnaître leurs erreurs, de dire: «Oui, nous nous sommes trompés.» Surtout, il faut un discours compréhensible par tous. Prenez l’attitude de l’investisseur Warren Buffett. Il refuse désormais d’investir dans des technologies ou des secteurs industriels qu’il ne comprend pas.

Prenez Howard Schultz, le patron de Starbucks: il n’accepte plus les clivages paralysants entre intérêts politiques et financiers parce qu’ils lui semblent incompréhensibles et amoraux. Il veut davantage de sens commun. Il a raison. Aujourd’hui, la parole dominante est celle de l’expert, qui est la plupart du temps proche des pouvoirs.

J’aime beaucoup ce que dit le grand physicien allemand Hans-Peter Dürr. Il note qu’en période de crise, nous nous en remettons toujours à la parole de l’expert. Mais comme personne ne comprend ce qu’il dit, cela ne fait qu’augmenter les effets de la crise!

Et les médias?

Leur esprit critique est en recul. Les journalistes ont souvent de grandes connaissances dans leurs domaines respectifs, par exemple l’économie. Mais ils sont aussi contraints de ménager leurs relations avec des institutions comme les banques ou les agences de notation. Leur objectivité peut en souffrir, ainsi que leur esprit critique.

Que faire, dès lors?

Avoir des figures tutélaires, par exemple, comme les Buffett et Schultz que j’ai cités. Mon «rôle modèle» personnel est Raymond Aron, dont la lecture m’a toujours encouragé à être un optimiste réaliste. Avec lui, je pars du principe que l’être humain est avant tout un animal irrationnel, mais qu’il faut miser à fond sur sa petite part de raison.

Partagez-vous les idéaux du mouvement international des Indignés?

La révolution industrielle et le développement économique qu’elle a suscité nous ont été imposés d’en haut, par des élites. Aujourd’hui, on sent venir une révolution d’en bas. Les gens, et pas seulement les Indignés, sentent qu’il n’est plus possible de continuer ainsi. Ils ne demandent pas une société plus égalitaire, comme dans d’autres révolutions, mais une société plus juste. Regardez le nombre de «partis de la justice» qui ont été créés après les récentes révolutions arabes.

«Less is more», dites-vous. Mais appliquez- vous vous-même cette règle de vie?

Comme beaucoup, je fais attention à l’électricité. J’essaie de manger avec davantage de conscience de la provenance des aliments. De me souvenir qu’il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf. L’essentiel ici, ce n’est pas moi, ce n’est pas vous, mais l’éducation des enfants. J’admire l’initiative du cuisinier Philippe Rochat.

Une fois par mois, des gosses viennent goûter chez lui des mets de saison qui n’ont pas parcouru des milliers de kilomètres avant d’arriver dans leurs assiettes. Ce genre d’effort de conscientisation est essentiel. Plus tôt on s’y prend, mieux ce sera. Surtout, cet effort n’est pas culpabilisant ou pessimiste. C’est pourquoi mon message dans ce livre s’éloigne des discours habituels sur la décroissance, qui sont essentiellement négatifs.

Je veux juste montrer que l’on peut réfléchir sur sa vie, sur une vie normale, sans en altérer la qualité. Que l’on peut dire non au «toujours plus» sans renoncer au bonheur.

«The Age of Less», de David Bosshart. Murmann Verlag.

 





Tags: Entretien, interview, Patron, Migros, David Bosshart,

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Réaction de JuanPablo
le 23.11.2011 à 15:23
Le gros problème de notre société actuelle est que nous...
 



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