Et chez vous, c’est plutôt bons petits plats ou bâtonnets de poisson? Sur le rapport qu’entretiennent les gens avec les repas, il y a beaucoup à dire. C’est pour cette raison que Jean-Claude Kaufmann, en suivant plusieurs familles depuis les courses jusqu’à la vaisselle, a réalisé un ouvrage de photos sur le sujet. Le sociologue français distingue la «cuisine de tous les jours», liée au stress et aussi pénible qu’une tâche ménagère, de la «cuisinepassion», où la confection d’un «petit chef-d’œuvre éphémère» apporte du plaisir au cuisinier et lui fait oublier le temps de préparation. Selon lui, chaque famille a ses rituels et alterne entre les deux cuisines. «Une femme habituée au surgelé m’a dit qu’une envie la prenait parfois de découper un cornichon en rondelles sur sa tranche de jambon. Aussi modeste soit-elle, c’est une manifestation de la cuisine-passion», aime-t-il raconter.
A table! n’est pas seulement le «cri de guerre» annonçant le repas à toute la tribu, mais est aussi le nom du concert-conférence créé par Isabelle Meyer, qui se joue début février à Lausanne, et dont Jean-Claude Kaufmann est l’invité d’honneur. Les réflexions du sociologue sur la nourriture seront entrelardées d’intermèdes musicaux honorant les aliments ou les ustensiles de cuisine, de la Revue de cuisine de Martinu en passant par Le dîner de Strauss et La truite de Schubert, le tout interprété par un petit ensemble de musiciens. Un magicien figure également au menu.
En guise d’amuse-gueule, Jean-Claude Kaufmann commente quatre photos tirées de son livre Familles à table.
«A table!» Lausanne, Casino de Montbenon. Ve 3 février à 20 h et di 5 février à 11 h. Ouverture des portes 45 minutes avant concert. Durée: 1 h 30. Réservation sur le site de la Fnac www.fnacspectacles.com
PROFIL- JEAN-CLAUDE KAUFMANN
Né en 1948. Sociologue, chercheur au CNRS, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Sex@mour en 2010 et Le sac, un petit monde d’amour en 2011.
Cuisine polyvalente
Le lieu des échanges affectifs
«La cuisine est un lieu de mouvement, de passage, informel, où se passent différentes activités. On y lit le courrier, les enfants y jouent ou y font leurs devoirs. Cette pièce polyvalente voit souvent se produire des échanges affectifs forts, comme sur la photo, où l’enfant entoure tendrement du bras sa mère qui prépare le repas. Les allées et venues des membres de la famille permettent une communication ponctuelle, qui est souvent bien moins stressante que le face-à-face du repas. S’il peut être agréable et réunificateur, ce dernier est souvent source d’angoisse. Un enfant timide peut être à l’ombre d’un frère bavard, star de la tablée, ou avoir à subir chaque jour de ses parents la question qui tue: “Alors, comment ça s’est passé à l’école aujourd’hui?” Le terrain est glissant et les reproches affluent vite: “Je t’avais bien dit de réviser mieux!”, “Pourquoi tu n’as pas pris ton livre?”, etc. Le repas en commun n’a alors plus rien de réjouissant. L’enfant se renferme en lui-même, a du mal à tenir en place et profite de la première occasion pour quitter la table.»
Autonomie des enfants
Entre désirs et règles familiales
Plus libres qu’à l’époque, les enfants apprennent à s’autogérer. Même si les grands repas sont encore souvent pris assis en groupe, après le fameux «à table!» tonitruant, il en va différemment pour les petits-déjeuners, les goûters ou les grignotages divers, où chaque membre de la famille choisit ce qu’il mange. «Mais là encore, il y a des règles du jeu. Ce n’est pas un hasard que les brioches et le Nutella ne soient pas sur le premier étage du placard. Avoir le choix, oui, mais pas n’importe quand, ni n’importe quoi. Le garçon sur la photo est resté longtemps devant le placard (d’autres contemplent le frigo ouvert) en balançant entre son désir et les règles familiales établies. Ces dernières durent souvent longtemps. Il n’est pas rare qu’un fils de 25 ans se voie encore reprocher par sa mère de ne pas manger assez de légumes, quand bien même il est autonome.» Est-ce qu’un enfant qui choisit ce qu’il mange a tendance à manger moins varié plus tard? «Non, la curiosité se développe au cours de la vie: à l’adolescence, on essaie des mélanges improbables, comme les spaghettis au Nutella. Plus tard, on s’essaie aux bons petits plats pour faire plaisir à son partenaire. A l’arrivée d’un enfant, beaucoup sont plus attentifs aux aliments sains.»
Retour des courses
Un grand moment de solitude
«Le retour des courses. Ce moment peut être particulièrement désagréable pour la personne en charge, ici la mère. En partant faire les courses, elle demande “Vous avez envie de quelque chose?” Personne ne répond. En faisant les commissions, elle a la pression de choisir des aliments qui satisferont tout le monde, qui sont sains, bon marché ou variés, selon les critères de valeurs propres à la famille. C’est lorsqu’elle revient et pose les aliments sur la table que la petite famille se ramène et procède à l’inspection des vivres. A leur moue peu enjouée, on s’imagine qu’ils font des remarques négatives du style “Oh non, pas ça!” ou “Pourquoi tu n’as pas pris ça?” Grand moment de solitude et de stress pour la personne en charge des courses. En situation d’accusée, sur la défensive, elle doit justifier les achats qu’elle a faits. Sur la photo, le frigo est plein. C’est une autre source d’angoisse pour la mère qui doit trier rapidement les aliments périmés pour faire de la place. La culpabilité de ne pas faire un tri détaillé (on vide le bac à légumes, mais on n’inspecte pas forcément le vieux pot de mayonnaise) pèse aussi sur elle.»
Chacun son dessert
Un besoin d’individualité
«La photo illustre la troisième phase du repas, soit le dessert (la première étant l’appel à table, qui dure un certain moment, la seconde le repas principal, en général pris assis ensemble). Le jeune couple, qui a mangé en tête-à-tête, quitte la table pour le dessert. Devant la télévision, chacun dans un fauteuil et séparés par une demi-cloison, les amoureux ne partagent plus de repas commun. Souvent, les membres de la famille choisissent leur dessert personnalisé, séré maigre pour l’un, crème au chocolat pour l’autre, et ne mangent plus obligatoirement à table. Les produits comme les petits pots de yogourt, compote, ou autres aliments que l’on n’est pas obligé de consommer à table mais que l’on peut transporter facilement se sont développés dans les années 60, parallèlement à une société qui a de plus en plus revendiqué son besoin d’individualité. Les besoins de proximité et de distance sont souvent difficiles à gérer en famille, car les membres ont rarement les mêmes besoins au même moment.» Pensons au mari qui ouvre son yogourt moka devant le téléjournal avant que sa femme ait eu le temps de lui raconter sa journée. La crise assurée.»
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