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Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 17.08.2011 à 14:25 |
Ne plus rien y comprendre, parce que la machine devient folle: la grande victoire à la Pyrrhus de l’économie de marché, c’est sans doute d’avoir réussi à faire croire aux gouvernements comme aux opinions d’Europe et du monde que l’économie, ce n’était que le marché. Et que ce marché ressemblait à une construction quasi mathématique ou arithmétique. IL N’Y A AUCUNE RAISON À L’INSTALLATION PERMANENTE DU PRÊT-À-PENSER.Bilans, taux d’intérêt, dettes et plans de rigueur deviennent alors les points cardinaux d’une étrange rose des vents: celle des illusions, des dogmatismes, des enfermements de la réflexion en chiffres bruts. L’idée du bien public s’atténue, s’absente. La notion de solidarité provoque sarcasmes chez des traders et des financiers réagissant à la moindre alerte comme de vulgaires lapins apeurés par des phares. Parler de bien-être commun semble dépassé par l’incurie des politiques ou la suicidaire bêtise que l’on trouve aussi bien au fond de la corbeille de Wall Street que dans l’arrogance des décideurs de Pékin. Pourtant, l’économie, si elle a encore prétention à dire l’époque, doit être questionnée comme le reste. Il n’y a aucune raison à l’installation permanente du prêt-à-penser, et encore plus en période de crise. Car si l’économie est une science, elle conserve ses droits à l’empirisme et à l’espérance à condition de ne pas se payer de mots. Et des questions cash qui fâchent. VOUS CROYEZ QUE L’ON DOIT ÉCOUTER LES AGENCES DE NOTATION?Bien sûr que non, et elles ont été contestées dès les années 30. En 2008, elles mettaient du triple A aux plus illusoires des fonds spéculatifs. Elles n’ont rien compris à Madoff non plus, et ont contribué à la crise. Elles souffrent d’un problème philosophique: est-il juste ou à côté de la plaque de considérer les Etats comme des entreprises? Réponse: à côté de la plaque. Paul Krugman, Prix Nobel, a raison quand il explique qu’elles sont comme un enfant qui aurait tué ses parents (en accentuant la crise) et viendrait ensuite se plaindre d’être orphelin (en critiquant l’endettement des Etats qui ont sauvé le système). La SEC, régulateur de la Bourse américaine, va ainsi lancer une enquête sur Standard & Poor’s (Standard et Pauvre, tout un programme), suspecté de s’être trompée de 2000 milliards de dollars au moment de dégrader la note des Etats-Unis: ils ne savent même pas lire les comptes? VOUS CROYEZ QU’IL FAUT CONSOMMER POUR SAUVER L’ÉCONOMIE?Il y a quasi-unanimité, de la droite à la gauche, sur cette croyance érigée en dogme indéboulonnable : plus on consomme, mieux se porte l’économie. Et comme la bonne santé de l’économie est notre but suprême, il n’y a rien à discuter. Consommons un maximum d’objets plus ou moins inutiles, puisons gaillardement dans les réserves naturelles de la planète, ne changeons surtout pas nos habitudes, après nous le déluge! Et ceux qui ne sont pas d’accord avec cette vision des choses n’ont qu’à retourner dans leurs cavernes avec une peau d’ours et un gourdin. Mais, toujours plus nombreuses, des voix suggèrent de consommer différemment, des biens vraiment durables, de qualité, à forte valeur ajoutée, et de goûter aux délices de la simplicité. Et, surtout, de ne plus considérer l’économie comme un objectif mais comme un moyen de vivre mieux. VOUS CROYEZ QU’IL N’Y A QU’À EMPRUNTER POUR PAYER LES DÉPENSES PUBLIQUES?Une famille qui passerait son temps à emprunter de l’argent à sa banque ou à ses voisins pour se nourrir et se vêtir n’irait sans doute pas très loin. Les économistes, distingués pour la plupart, nous font croire que ce qui est valable pour les ménages ne l’est jamais pour les Etats. Lesquels n’hésitent pas à recourir massivement à l’emprunt pour financer les dépenses publiques. Quitte, notamment pour payer les intérêts de la dette, à finalement sabrer ses dépenses sociales, celles de l’éducation et de la santé de préférence, deux secteurs essentiels pour les populations concernées! Préférer l’emprunt à l’impôt, c’est une manière de reporter sur les générations futures – déjà bien présentes et visibles en Grèce et ailleurs – la lâcheté des gouvernements qui, pour des raisons électorales, hésitent à présenter la facture à leurs citoyens-électeurs. Prôner l’impôt plutôt que l’emprunt, c’est en revanche faire l’économie d’une douloureuse cure d’amaigrissement de l’Etat. Mais, à court terme, c’est évidemment moins sexy. VOUS CROYEZ QUE LA DETTE EST UN INDICATEUR FIABLE?A la fin de 2011, la dette du Japon devrait atteindre 229% de son produit intérieur brut, celle de la Russie seulement 9%. Le Japon le cancre, la Russie l’élève modèle? Allons donc! Malgré le terrible séisme dont il a été victime, le créateur des célèbres marques Toyota ou Shiseido affiche des indicateurs économiques et sociaux bien meilleurs que le gros producteur de gaz, de pétrole et de vodka. Ainsi, au Japon, le taux de chômage atteint 5,10% contre 7,6% en Russie; l’espérance de vie à la naissance des Japonais est de 82 ans, celle des Russes de seulement 66 ans. Avec ses gigantesques trésors de matières premières, comparée au Japon qui en est dépourvu, la Russie pourrait faire beaucoup mieux. Si seulement son économie n’était pas aux mains d’une nouvelle nomenklatura qui n’a rien à envier à ses grands frères soviétiques. Enfin, la dette souffre d’un problème de vocabulaire: on la confond souvent avec le déficit. Car si ce dernier doit être combattu lorsqu’il devient endémique, c’est précisément pour se permettre des dettes saines, si elles proviennent d’intelligents investissements publics. VOUS CROYEZ QUE L’INFLATION, C’EST LE DIABLE?C’est un dogme comme les autres, qu’il faut réévaluer de cas en cas. En l’occurrence, cela servirait utilement, pour l’euro ou le dollar par exemple, à faire baisser le niveau de la dette avec la valeur de la monnaie. Kenneth Rogoff, l’ancien chef économiste du FMI, pense que les USA vont devoir apprendre à vivre avec 5 à 6% d’inflation. Mais qui sont les manipulateurs de ces masses de monnaie? Les milieux financiers et les spéculateurs, qui voient dès lors toujours l’inflation comme une catastrophe. La montée des prix supposerait aussi que l’on adapte les salaires. Car ces dernières années, la classe moyenne, en Europe, en Suisse, aux Etats-Unis, a vécu une perte nette de son pouvoir d’achat. Précisément parce que les salaires ont augmenté moins vite qu’une inflation légère, rampante, résiduelle, qui a permis aux employeurs de différer souvent les adaptations annuelles. Pendant ce temps, les hauts et très hauts salaires sont partis à la hausse, avec baisse d’impôts pour les plus riches, qui en viennent à se plaindre: l’investisseur Warren Buffett, troisième homme le plus riche du monde, fait partie de ces milliardaires qui appelent à l’augmentation de leur fiscalité. Autrement, on constate les dégâts: accroissement des inégalités, fractures sociales et colères populaires. VOUS CROYEZ QUE LES TRADERS SONT RATIONNELS ET QUE LES BANQUIERS ONT DE L’HONNEUR?Les traders, ils pleurnichent comme des filles quand on leur explique que Gordon «Wall Street» Gekko n’a jamais existé. Le suivisme couard les rend prompts à se faire enfumer par n’importe quelle rumeur, comme la fiction du journal Le Monde, dont l’idée qu’elle ait pu être éventuellement prise au sérieux par le Daily Mail, puis par les opérateurs du marché, a fait perdre des milliards à la Société Générale française. Quant aux banquiers, l’honneur est une question d’époque. En 1929, ceux qui échouaient avaient l’élégance de sauter par la fenêtre. «Un banquier sensé n’est hélas point un banquier qui voit venir le danger et l’écarte, mais un banquier qui, lorsqu’il se ruine, le fait d’une manière orthodoxe et conventionnelle, en même temps que ses collègues, de façon à ce qu’on ne puisse rien lui reprocher», disait déjà Keynes en 1931. C’est encore vrai. Mais désormais, ils sautent avec parachutes dorés. Sauvés par l’argent public, ils font à nouveau des milliards de bénéfice, mais profitent, comme le Credit Suisse et l’UBS, de la période entre le 25 juillet et le 5 août pour annoncer scandaleusement des milliers de suppressions d’emplois. VOUS CROYEZ QUE LA BANQUE NATIONALE SUISSE PEUT LUTTER CONTRE LE FRANC FORT?Un banquier central ressemble à un bouffon du roi. Que ce dernier en fasse trop ou pas assez pour faire rire Sa Majesté, on lui coupe la tête. Il est donc condamné à faire systématiquement tout juste ce qui convient. Pour la Banque nationale suisse (BNS), c’est mission quasi impossible. Quand elle est intervenue directement sur les marchés au premier semestre 2010 en achetant pour quelque 100 milliards de francs d’euros, elle a essuyé des pertes substantielles sans pour autant refroidir les ardeurs du franc. Depuis ce flop, elle essaie de ne plus en faire trop. Tout en veillant à en faire assez. Et de suggérer une panoplie de mesures «temporaires» et «compatibles avec la stabilité des prix», comme un lien avec l’euro. L’effet à long terme n’est nullement garanti. La remontée de l’euro face au franc suisse, cette semaine, souligne la crédibilité de la BNS sur les marchés, mais s’apparente surtout à marquer une détermination, en espérant être suivie par les autres. Car la BNS, bien trop petite et pauvre en moyens d’intervention comme elle le reconnaît elle-même, ne pourra jamais empêcher les gros fonds de pension et autres poids lourds de la finance de se ruer sur la devise helvétique quand bon leur chantera. VOUS CROYEZ QUE LES DÉSÉQUILIBRES ÉCONOMIQUES MONDIAUX SONT LE FAIT DES ÉTATS-UNIS ET DE L’EUROPE?Nos amis chinois, si friands de nos belles montres, ne se privent pas de tancer les Américains, et dans une moindre mesure les Européens, pour leurs dettes abyssales. Ils se croient particulièrement obligés de donner des leçons au «tigre de papier» américain dont ils sont devenus les premiers créanciers de la planète, pour la bagatelle de 1200 milliards de dollars. En fait, la Chine a tout intérêt à voir l’Oncle Sam et ses petits neveux européens vivre à crédit et s’endetter jusqu’au cou. En gobant le quart de ses produits exportés, dont la dangerosité fait souvent la une de l’actualité, l’Amérique fait tourner les usines chinoises à plein régime. Avec son yuan dictatorialement sous-évalué (il devrait valoir environ le double, avec des conséquences immédiates sur les balances commerciales) et un régime social des plus inégalitaires, Pékin a beau jeu de bomber le torse face aux «Occidentaux décadents». B avant d’admiration devant de telles performances, nous avons oublié le cinquième des 36 commandements du traité chinois de stratégie venant de la dynastie Ming: «Profiter de l’incendie pour piller et voler.» VOUS CROYEZ QUE LES INDIGNÉS, OU LES JEUNES ANGLAIS, SONT DES CASSEURS?Rappelez-vous ce type, Louis XVI: sûr qu’il prenait les énervés devant la Bastille pour un ramassis de casseurs, lui aussi. Comme si la colère devait toujours déboucher sur une révolte idéologiquement claire, vertébrée théoriquement, déjà digérée pour médias et sociologues, avec organigramme devant notaire et statuts officiels des insurgés. On prête, peut-être méchamment, à Marie-Antoinette ce mot: «S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche!» Aujourd’hui, elle dirait: «S’ils n’ont pas d’écran plat HD, qu’il prennent un iPad 2 3G!» Et en plus, ça rime. VOUS CROYEZ QUE C’EST UNE CRISE ÉCONOMIQUE?C’est une crise politique, parce que cette dernière a cédé au tout économique. Les gouvernements se laissent noter comme des gosses par des officines scabreuses au service des milieux financiers. La croyance irrationnelle en la rationalité des marchés conduit à des sophismes économiques aberrants. La vision au trimestre, à la petite semaine, à l’heure de clôture des Bourses, a remplacé stratégie et visions d’avenir, donc les investissements et l’idée même du bien public. On confond le social avec la charité, l’efficience avec le cynisme égoïste, l’oligarchie molle et la démocratie: l’économie n’est plus au service de l’homme. John Kenneth Galbraith, qui conseilla Roosevelt et Kennedy, écrivait il y a onze ans: «Il est plus que temps de ramener la plupart des économistes contemporains de premier plan au statut de notes de bas de page.» |









