Interview
Outre le fameux Nid d'oiseau de Pékin, vous avez précédemment construit le Parc Saint-Jacques de Bâle et l'Allianz Arena de Munich. Pourquoi cet intérêt pour les stades?
A l'époque où nous avons commencé à travailler sur ces projets, les stades de football connaissaient une crise sur le plan architectural. On les avait confiés à des ingénieurs qui se contentaient le plus souvent de structures sans grand intérêt esthétique et bon marché. Nous avons donc repensé le potentiel urbanistique de ces constructions et nous nous sommes demandé à quoi elles devaient aujourd'hui ressembler pour attirer les gens.
La place du football dans la société a en effet beaucoup évolué et ce n'est de loin plus un sport qui s'adresse uniquement aux classes populaires. Il fallait aussi tenir compte d'exigences nouvelles en matière de sécurité et de confort, des impératifs qui ont largement dicté certaines réponses architecturales. Le Parc Saint-Jacques et l'Allianz Arena sont ainsi devenus des bâtiments plus que de simples stades, un peu comme des opéras destinés au grand public.
La réflexion pour Pékin était-elle fondamentalement différente? En d'autres mots, existe-t-il une architecture olympique?
L'architecture olympique ne nous a jamais intéressés comme telle. A de rares exceptions, comme le stade de Munich de 1972, elle n'a du reste jamais débouché sur des réalisations réellement intéressantes. Sans parler de ceux qui se sont contentés d'un geste héroïque pour tenter d'épater le bourgeois.
A Pékin, notre réponse au contexte bien particulier de l'olympisme a été de réfléchir à l'après-vie du stade, à son devenir après les Jeux. Conscients de l'incroyable importance jouée par l'espace public dans la vie en Chine, nous avons donc tout fait pour doter notre bâtiment d'un potentiel que les Pékinois puissent ensuite s'approprier au quotidien. Vont-ils le faire? En auront-ils le droit? C'est une autre histoire.
En quoi consiste ce potentiel?
Nous aurions pu concevoir le stade comme une simple enveloppe percée d'ouvertures par lesquels les spectateurs entrent et sortent. Le nôtre se veut tout différent puisqu'il est en même temps dedans et dehors. Un peu comme dans les cathédrales ou l'architecture médiévale, l'espace, la structure et l'ornement y sont solidaires et ne font qu'un.
Nous espérons que cette configuration particulière va séduire les gens, qu'ils auront envie de s'approprier le bâtiment, d'y revenir, d'y rester. Pour qu'une architecture fonctionne bien dans l'espace public, elle doit avoir quelque chose d'érotique.
Prenez la tour Eiffel! Une sorte de modèle en la matière. Non seulement elle possède une grande élégance et un immense pouvoir d'attraction, mais il s'agit d'un monument reconnaissable par tous et qui donne une identité à la ville.
Avant même d'être inauguré, votre Nid d'oiseau est lui aussi devenu une icône. Avez-vous eu, dès le départ, l'ambition de créer un symbole?
On ne peut jamais prétendre créer un symbole ou obliger les gens à penser de telle ou telle façon. C'est pourquoi, bien que relativement figurative, cette forme ne se veut pas univoque. Personne n'aime être contraint de voir et vivre les choses d'une seule manière.
En ce sens, nos réalisations se veulent proches de la nature. Si l'on est fasciné par les nuages ou les reflets qui se forment à la surface de l'eau, c'est bien parce que les silhouettes et les choses qu'on croit y découvrir sont à la fois réelles et fugaces. Pour être de qualité, l'architecture doit participer de ce oui et de ce non. Autrement, elle n'est guère plus qu'une réclame.
Vous avez construit plusieurs stades. Allez-vous continuer dans cette voie?
Je ne dis pas que nous ne construirons plus de stade mais nous n'allons certainement pas nous spécialiser dans ce domaine. Actuellement, c'est surtout la tour qui nous intéresse, et la dimension verticale. Avec une fois encore la même question: comment faire pour qu'un bâtiment finalement banal redevienne intéressant pour les gens tout en explorant de nouvelles possibilités de vivre la ville et l'espace public.
Vous venez d'évoquer l'espace public. C'est apparemment un thème de plus en plus présent dans votre démarche…
Il s'est imposé avec la construction de la Tate Modern à Londres. En Suisse, les musées ressemblent à des boîtes fermées. Le visiteur choisit d'y entrer, ou de ne pas y entrer. Dans une ville de la taille de Londres, cela n'aurait pas fonctionné. Il était impératif d'offrir davantage et de concevoir le gigantesque hall comme un lieu de rencontre, une place publique faisant partie intégrante de la ville.
C'était un pari important mais difficile et risqué. Pour que les visiteurs ne se sentent pas écrasés par la monumentalité du lieu, nous leur avons donc offert des espaces plus intimes et délicats. Résultat: le Turbine Hall est devenu un véritable lieu de rendez-vous qui accueille quelque cinq millions de personnes par an.
On a beaucoup parlé des difficultés de travailler en Chine. Quelle a été votre expérience?
Le métier d'architecte devient passionnant si l'on en accepte les contraintes comme une chose inévitable, logique et nécessaire. Bien sûr, il y a les clients idéaux, qui s'intéressent à votre travail, vous offrent dialogue et compréhension attentive. Mais ils sont rares. Se retrouver face au gouvernement ou au parti chinois est de toute manière forcément différent. Il devient alors capital de se montrer modeste et d'écouter. Mais vouloir entendre et comprendre rend du coup très fort.
On pensait que, peut-être, les Chinois allaient simplifier nos plans, changer certaines choses sans nous en faire part. Car il est vrai qu'ils ne communiquent pas, ou du moins pas dans le sens où nous l'entendons en Occident. Or, le stade a été réalisé jusqu'au moindre détail, presque millimètre par millimètre et trait pour trait selon nos plans. Nous avons même dessiné les meubles, les lustres et les lampes. Un respect que, paradoxalement, nous avons rarement connu ailleurs jusqu'à présent.
En Chine, comme partout dans le monde, l'architecte entretient avec le pouvoir des liens de dépendance fort étroits et parfois ambigus. Quelle a été votre réflexion à ce sujet?
C'est absolument vrai, et problématique. Il est donc important de savoir jusqu'où l'on va et où l'on s'arrête. Est-il acceptable, quoi que l'on fasse, de se retrouver toujours du côté de ceux qui ont le pouvoir et l'argent? Peut-on réaliser pour les communistes en Chine ce que l'on ferait pour une banque ou le gouvernement américains? A cette deuxième question, en l'occurrence, nous avons répondu oui.
Certains architectes ont choisi de ne pas construire en Chine pour des raisons éthiques. Spielberg vient d'annoncer qu'il renonçait à sa participation au Jeux olympiques. Comment réagissez-vous à cela?
Renoncer à faire le Stade olympique de Pékin dans un pays où se bousculent littéralement toutes les grandes entreprises occidentales et où les architectes les plus prestigieux rêvent de construire aurait été, pour moi, d'une parfaite hypocrisie.
Par ailleurs, je ne comprends pas le geste de Spielberg et n'y vois finalement qu'une opération publicitaire réalisée à peu de frais. Il fallait dire non d'emblée.
La Chine n'a pas changé au point que soit devenu inacceptable aujourd'hui ce qui ne l'était pas il y a six mois, un an, voire plus. De toute façon, en tant qu'architectes, nous sommes engagés dans un processus à long terme et nous ne pouvons nous permettre de jouer les girouettes comme dans d'autres professions...
On a aussi évoqué les morts et les conditions de travail déplorables sur les chantiers des JO…
A ce propos, il faut tout de même rappeler que, où qu'ils soient, les sites de construction sont des endroits très dangereux. Mortels ou non, des accidents peuvent toujours y arriver. Les conditions de travail en Chine sont-elles tellement plus mauvaises que dans d'autres pays du globe? Franchement, je ne sais pas.
La relation à l'individu y semble aussi très différente. Je dois encore et surtout préciser que, comme architectes, nous n'avons absolument rien à dire dans l'organisation et la gestion des chantiers. Et c'est valable en Chine, mais aussi aux Etats-Unis et en Europe.
Bird’s Nest. Hezog & de Meuron in China, le film documentaire de Christoph Schaub et Michael Schindhelm nous emmène, notamment, dans les coulisses du chantier du Stade national. Il sort le 19 mars en Suisse romande.
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