Les gouvernements européens cherchent depuis des mois le moyen de sortir de la crise de la dette. Or les problèmes semblent s’aggraver de jour en jour. Le politique est-il dépassé par la complexité de la crise?
Jusqu’ici, les politiques n’ont pas vraiment essayé de résoudre la crise, ils n’ont fait que se donner du temps. Ils croient que le temps est le meilleur médecin mais là, ça ne marche pas. Chaque minute gaspillée à refuser de regarder la réalité en face ne fait qu’aggraver les choses.
Vous visez surtout le gouvernement allemand, qui se voit sans cesse reprocher de n’être pas assez déterminé et de retarder une solution.
L’avenir de l’euro dépend entièrement de l’Allemagne, j’insiste. Partenaire le plus fort de la zone euro avec ses excédents commerciaux chroniques, l’Allemagne est seule aux commandes et doit dicter sa solution à l’Europe.
«L’UE ET L’EURO SURVIVRAIENT À UNE SORTIE ORGANISÉE DE LA GRÈCE ET DU PORTUGAL.» GEORGE SOROS
Vous simplifiez la situation: l’Europe parle à plusieurs voix!
Bien sûr, c’est compliqué. Mais il me semble qu’on n’a toujours pas compris ce qui se passerait si l’euro s’effondrait. Cela conduirait à une crise bancaire échappant à tout contrôle. Cela ne précipiterait pas seulement l’Allemagne, pas seulement l’Europe, mais le monde entier dans une nouvelle grande dépression.
D’après vous, quelles fautes ont été commises?
On oublie que nous sommes toujours dans la crise qui a commencé en 2008. Les gouvernements ont certes lancé une bouée de sauvetage au système financier mais ils n’ont pas supprimé les inégalités. Il a été décidé qu’aucune banque importante ne devait plus faire faillite, mais ensuite Angela Merkel a déclaré: nous prenons cet engagement mais ce n’est pas l’UE qui le garantira; à chaque pays de se débrouiller. Cette déclaration contient les germes de la crise de l’euro.
L’accord de Maastricht sur la stabilité de l’euro prévoit clairement qu’aucun Etat ne doit payer pour un autre. Quelles solutions proposez-vous?
Qu’on le veuille ou non, l’euro existe et, pour qu’il fonctionne, les pays membres doivent être en mesure de refinancer la majorité de leurs dettes aux mêmes conditions. L’Allemagne doit y veiller. C’est pourquoi il faut introduire un vilain mot: eurobonds, obligations européennes.
Politiquement, les obligations européennes ne sont pas applicables. Surtout pas en Allemagne.
Les obligations européennes seront acceptables pour l’électeur allemand quand elles reposeront sur des règles financières claires qui doivent être établies par l’Allemagne. Elle doit établir des règles auxquelles les autres peuvent souscrire. Des pays comme l’Espagne, par exemple, doivent se voir concéder des déficits budgétaires cycliques jusqu’à ce qu’ils se soient rétablis.
Une autre option serait que des pays candidats à la faillite comme la Grèce quittent l’UE.
On s’y est pris si fondamentalement mal avec la Grèce que, désormais, une sortie si possible organisée serait peut-être bel et bien la meilleure voie. Cela vaut aussi pour le Portugal. L’UE et l’euro y survivraient.
Vous êtes très critique à l’égard du politique. Votre corporation, celle des spéculateurs agressifs, ne porte-t-elle pas aussi une lourde responsabilité dans la crise?
Bien sûr que la spéculation ne fait qu’aggraver la situation. C’est pourquoi je pense que les CDS (credit default swaps) doivent être interdits, ils constituent un pari à la baisse.
Plusieurs Etats européens viennent justement d’interdire les ventes à découvert, donc les paris à la baisse. Une attitude plus stricte à l’endroit des spéculateurs pourrait contribuer à désamorcer la crise.
Mais les plus grands spéculateurs, aujourd’hui, sont les banques centrales! Elles achètent et vendent des devises à tour de bras. Elles supplantent ainsi les hedge funds.
Pour vous, la Banque centrale européenne (BCE) représentet- elle toujours un élément de la solution ou déjà un élément du problème?
Elle est un élément de la solution. Mais elle ne devrait s’occuper que des liquidités, pas de savoir si quelqu’un fait faillite quelque part. Ça, c’est la tâche du Ministère des finances.
Mais il n’y a pas de Ministère des finances européen.
C’est pour cette raison que la BCE a dû outrepasser ses limites, par exemple en acceptant des obligations d’Etat d’un pays qui est manifestement en banqueroute.
Vous faites allusion à la Grèce. Et voilà que la BCE achète aussi des obligations espagnoles et italiennes. Où allons-nous?
C’est un problème. Car l’idée est que les banques centrales doivent tout faire pour maintenir le système financier en vie et qu’on se penchera sur les questions juridiques plus tard.
Les Etats-Unis sont encore plus endettés que les Européens. Voyez-vous poindre une récession américaine?
Il y a quelques semaines, on aurait pu en douter. Mais les marchés financiers ont un truc épatant pour prévoir l’avenir: ils le fabriquent eux-mêmes.
Vous étiez un grand supporteur du président Obama. Sa politique économique vous satisfait-elle?
Bien sûr que non! Mais il n’est pas aisé de désamorcer un mélange explosif d’excès et d’endettement qui dure depuis vingt-cinq ans.
Les Etats-Unis ont vu pour lapremière fois leur note AAA dégradée par une agence de notation. Est-ce légitime?
Je ne crois pas. Cette décision se fonde plutôt sur le désir des agences de notation de se réinventer en délivrant des prévisions plutôt qu’en évaluant des changements présents. Elles tentent tout à coup d’évaluer des processus politiques. C’est nouveau.
Vous fiez-vous aux avis de ces agences?
Moi, non. Mais d’autres investisseurs le font. C’est la règle.
Vous vous êtes fait une réputation planétaire de spéculateur sur devises quand vous avez attaqué la livre britannique. Parieriezvous aujourd’hui contre l’euro?
Je ne parie assurément pas contre l’euro. Parce que les Chinois ont un grand intérêt à une alternative au dollar et qu’ils soutiendront l’euro ainsi que les efforts des Européens pour le sauver. C’est là qu’il faut chercher le mystérieux acheteur qui ne cesse de soutenir l’euro.
Les Chinois seront-ils au bout du compte les seuls gagnants de la crise?
Les Chinois ont été les grands gagnants de la globalisation. Ils devraient avoir un grand intérêt à préserver le système global actuel. Mais ils se montrent aussi hésitants que les Allemands. La Chine renâcle à assumer des responsabilités pour le reste du monde, l’Allemagne rechigne à assumer des responsabilités pour l’Europe.
©DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Profil
George Soros
A 81 ans, il est le légendaire fondateur du fonds Quantum et un des plus célèbres spéculateurs de l’histoire économique récente. En 1992, pariant contre la livre britannique, il obligea la devise à sortir du Système monétaire européen (SME) d’alors. Avec un revenu de 1,1 milliard de dollars en 2008, George Soros figurait parmi les mieux rémunérés de sa branche.
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