C’est une problématique qui revient à la une de l’actualité. Lorsque, le 27 septembre dernier, la conseillère fédérale PDC Doris Leuthard s’est emparée du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), on l’a d’emblée soupçonnée de vouloir relancer le dossier nucléaire.
Dans ce contexte, Libérer la Suisse des énergies fossiles, le livre* que publie le conseiller national Roger Nordmann, tombe à point nommé pour animer le débat. Il propose de sortir du nucléaire et d’affranchir la Suisse des énergies fossiles.
Doris Leuthard qui fond sur le DETEC, cela vous inquiètet-il?
J’ai un œil qui pleure, et l’autre qui rit. Avec elle, il sera plus difficile de mettre en place une politique de promotion des énergies renouvelables et d’efficacité énergétique. Mais personnellement, je serai plus à l’aise pour mener le combat antinucléaire que si le département était resté en mains socialistes.
Doris Leuthard sera-t-elle indépendante du lobby de l’association economiesuisse, qui réclame deux nouvelles centrales nucléaires?
Elle ne le sera pas. Dans le débat sur la réduction des émissions de CO2 pour l’après-Kyoto, rappelez-vous qu’elle voulait d’abord, sous l’influence d’economiesuisse, atteindre les objectifs uniquement en achetant des certificats à l’étranger. J’atteste qu’elle a un peu évolué depuis. Si elle veut se forger un bilan, elle doit absolument se libérer de l’emprise des old boys du lobby nucléaire, comme Michael Kohn par exemple.
Vous voulez «libérer la Suisse des énergies fossiles» tout en vous débar ras sant du nucléaire. N’est-ce pas une utopie?
Non, c’est une nécessité. En vingt ans, nous pouvons réduire de 80 à 50% notre dépendance aux énergies non renouvelables. Ensuite, les progrès technologiques permettront d’aller encore plus loin. Alors que les énergies fossiles se raréfient et renchérissent (85 dollars le baril de pétrole), seuls les pays qui arriveront à réduire cette dépendance pourront maintenir leur prospérité.
Votre politique n’impliquet- elle pas de renoncer au confort actuel?
Au contraire, c’est pour maintenir la prospérité actuelle qu’il faut s’affranchir du gaspillage d’énergie non renouvelable. C’est l’épuisement des ressources fossiles, le réchauffement et le gaspillage énergétique qui menacent le confort.
N’est-ce pas un faux débat que d’opposer les énergies les unes aux autres en démonisant ainsi le nucléaire?
Non. Vu les montants à investir dès maintenant, il faut faire les bons choix entre le nucléaire et les énergies renouvelables. Le bureau Infras a calculé que le scénario de l’industrie nucléaire revient à 44 milliards d’investissement jusqu’en 2035. Il chiffre la variante de l’efficacité énergétique et de la promotion des énergies vertes à environ 60 milliards. Mais Infras démontre surtout que la rentabilité est meilleure dans la seconde variante grâce aux économies d’énergie réalisées.
Vous prônez des mesures contraignantes et incitatives. Etes-vous sûr qu’elles auront l’effet dissuasif souhaité?
L’histoire montre que les taxes incitatives ont fait leurs preuves. A la suite du choc pétrolier des années 70, l’Europe a taxé l’essence, au contraire des Etats-Unis. Or, on constate aujourd’hui que les Européens ont une énorme avance sur les Américains. Leurs voitures sont moins gourmandes en essence, leurs constructeurs plus performants et leur aménagement du territoire moins dispersé. De plus, les Européens utilisent bien davantage les transports publics.
A combien fixeriez-vous une taxe sur les carburants?
Entre 20 et 40 centimes par litre. Si on l’introduit pour remplir les caisses de l’Etat, personne n’en voudra. Mais si on l’utilise pour un système de transport performant et non polluant, les gens la comprendront.
Ne risquez-vous pas de rendre l’économie suisse moins compétitive et de mettre des emplois en danger?
C’est le contraire qui est vrai. La vraie menace est le renchérissement du prix du pétrole qui fera baisser le pouvoir d’achat des gens et les moyens pour l’Etat d’investir. C’est en tablant sur les énergies propres, avec des technologies de demain et non d’avant-hier qu’on gagnera des marchés d’exportation.
Vous vous inspirez de l’Allemagne, qui a introduit la rétribution au prix coûtant des énergies vertes. Mais ce pays produit toujours 60% de son électricité dans des centrales au charbon.
De 1998 à 2009, l’Allemagne a vu sa part d’électricité verte passer de 1 à 13%. C’est un gros progrès. Si la Suisse fait de même au cours des dix prochaines années grâce au même modèle, elle aura déjà remplacé un tiers de sa production nucléaire.
Pour obtenir l’équivalent de la centrale de Mühleberg, il faudrait installer 740 éoliennes de 2 mégawatts ou 2300 centrales solaires comme celle du Stade de Suisse. N’est-ce pas trop ambitieux?
Ma vision de la Suisse n’est pas celle d’un Ballenberg radioactif! En fait, si on utilise le potentiel de la biomasse, de l’hydroélectricité et de l’éolien, mon scénario s’avère tout à fait réaliste. Je propose d’ériger un millier de turbines éoliennes pour parvenir à 5 térawattheures (TWh) en 2030. Fin 2008, l’Autriche avait déjà réussi à produire 2 TWh.
Etes-vous sûr d’y parvenir, compte tenu de la forte opposition des protecteurs de la nature?
Il faudra convaincre. C’est vital pour lutter contre le réchauffement climatique. Les experts prévoient une hausse de 5 à 6 degrés de la température d’ici à un siècle dans le scénario de l’inaction. Il ferait ainsi à la vallée de Joux le même climat qu’au bord du Léman et au bord du Léman le même climat qu’au bord de la Méditerranée. C’est cela, la vraie menace qui pèse sur notre paysage et nos écosystèmes.
Vous êtes un fervent partisan de l’efficacité énergétique. Quel standard voulez-vous imposer dans la construction?
Tous les nouveaux bâtiments devront être obligatoirement autosuffisants en énergie.
Cela ne les rendra-t-il pas trop chers à la construction?
Les surcoûts pour Minergie-P sont de l’ordre de 10%, mais le propriétaire s’y retrouve en dix à quinze ans grâce aux économies d’énergie qu’il réalise.
Et pour le parc actuel des immeubles?
Il faut quadrupler le programme national d’assainissement des bâtiments. Actuellement, Berne et les cantons mettent 280 millions par année à disposition, montant qui devrait passer à un milliard par an, financé par la taxe CO2 sur les combustibles.
Vous combattez le nucléaire. La raison ne consisterait-elle pas à conclure un pacte énergétique avec les électriciens, en concédant une centrale nucléaire contre une promotion beaucoup plus ambitieuse pour les énergies vertes?
Je n’ai absolument pas l’intention de soutenir la relance d’une technologie dangereuse, polluante et qui produit des déchets actifs pendant plus de 200 000 ans. En revanche, au Parlement, nous avons montré que nous pouvions dégager des majorités en faveur des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique.
Avouez que c’est surtout le nucléaire qui est aussi majoritaire au Parlement!
Oui, les nucléocrates ont acheté la moitié du Parlement. La bataille se décidera devant le peuple. Je suis optimiste. La population veut un approvisionnement énergétique indigène et propre. Ce que nos ancêtres ont réussi avec l’hydroélectricité, nous devons le réussir avec la biomasse, le solaire et l’éolien. Autant d’énergies qui arrivent gratuitement en Suisse, contrairement au gaz, au pétrole et à l’uranium.
Avez-vous une voiture?
Non. Je me déplace avec les transports publics, et à Lausanne en vélo. Lorsque j’ai besoin d’une voiture, je fais appel aux services de l’entreprise d’auto-partage Mobility.
Ce qui est possible pour un citadin l’est-il aussi pour un habitant de la campagne?
Je ne dis pas que tout le monde peut se passer de voiture. C’est pour cela que je suis favorable à des voitures plus propres, soit qui ne produisent pas plus de 130 grammes de CO2 par km. Aujourd’hui, les voitures suisses sont les plus voraces d’Europe (215 grammes).
A droite, vous êtes considéré comme un «intégriste». Cela vous gêne-t-il?
Je n’en suis pas un en tout cas. Je suis plutôt un réaliste soucieux d’utiliser les progrès technologiques à disposition, comme le montre d’ailleurs si bien Bertrand Piccard avec son avion solaire. Dans ces nouvelles technologies vertes, des dizaines de milliers d’emplois sont en jeu et je me bats pour qu’ils soient créés en Suisse. Pour moi, les intégristes sont ceux qui enfouissent la tête dans le sable ou qui n’utilisent que le rétroviseur comme inst rument de travail.
* Libérer la Suisse des énergies fossiles. Editions Favre, 200 p.
Profil
ROGER NORDMANN
1973 Naissance à Lausanne.
1996 Licence en sciences politiques et économiques à Berne.
1998 Conseiller politique indépendant.
1999 Election à la constituante vaudoise.
2004 Conseiller national (PS/VD).
2010 Président de Swissolar et vice-président de l’ATE.
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