A la nuit tombante, le cabinet prend des reflets verdâtres sous les néons. Le Dr Riediker l’a ouvert en 1970. C’était inutile qu’il le précise. On l’aurait deviné, plongés dans ce halo de désuétude: une balance, un ventilateur, une affiche de chimpanzé, tous des objets d’un autre âge. Et cette petite machine à vapeur à l’entrée qu’il a fabriquée lui-même – «elle fonctionne», assure-t-il, les yeux brillants de fierté. Dans cette banlieue de Zurich, à Effretikon, le temps semble suspendu.
C’est ici que Jakob Riediker reçoit ceux qui veulent mourir. Des dizaines et des dizaines de personnes, malades jusqu’à la moelle, viennent chercher auprès du médecin attitré de Dignitas la fin de leurs tourments. «Je vois une collection de souffrances incroyable, raconte-t-il. Des cas qu’aucun hôpital de la région n’a jamais eus.» Zurich agit comme un aimant pour les désespérés de toute l’Europe.
«CES SUICIDES EN SÉRIE NE ME BOULEVERSENT PAS. LA MORT EST UNE POSSIBILITÉ DE LA MALADIE.» Jakob Riediker, médecin de Dignitas
L’association d’aide au suicide mène au repos éternel des étrangers venus d’Allemagne surtout, de Grande-Bretagne, parfois de France. Dans leur pays, ce serait un délit. Sur les 97 euthanasies du bilan 2010, six seulement ont concerné des Suisses. Les Helvètes préfèrent Exit, moins chère, moins sulfureuse.
Jakob Riediker travaille sans répit. Depuis six mois, le médecin prescrit le pentobarbital à deux personnes par semaine. «Avant, c’était moins, car nous étions trois médecins. Mais un collègue a perdu son permis de pratiquer.» C’est que prescrire la mort se joue sur le fil du rasoir de la légalité.
Le risque juridique complique le recrutement de Dignitas, qui doit puiser chez les praticiens en fin de carrière. «Pour les jeunes médecins, c’est trop risqué de perdre sa licence», pense Jakob Riediker, qui n’a rejoint Dignitas qu’après l’âge officiel de la retraite, il y a cinq ans.
La vie le jour, la mort la nuit. A 74 ans, le docteur n’a plus d’avenir à perdre. Lui aussi a dû suspendre son activité l’an dernier, après avoir été mis sous enquête, mais a pu la reprendre ensuite. C’est que le procureur général de Zurich ne perd pas Dignitas de l’œil, régulièrement suspectée d’aller trop vite en besogne. Combien de temps entre l’inscription à Dignitas et le passage à trépas? «En moyenne, trois mois, dit le médecin.
Mais ça peut aller plus vite, jusqu’à trois semaines.» Or, pour mettre fin à ses jours en accord avec la loi actuelle, le patient doit souffrir d’un mal incurable, disposer de sa pleine capacité de jugement et souhaiter mourir de longue date. Un examen délicat et subjectif, en particulier sur la lucidité, censé exclure les dépressifs et autres malades psychiques. C’est justement sur ce volet que le troisième médecin de Dignitas s’est fait épingler.
Le septuagénaire, lui, ne doute pas de son diagnostic. Ni avant ni après. Refuse-t-il parfois la mort? «Dans 10 à 15% des cas, estime-t-il. Je ne prescris le venin que lorsque que je vois qu’on a perdu contre la maladie, que tout a été essayé, qu’il n’y a plus de moyen de vivre dignement.»
Auparavant, il analyse le dossier à la recherche d’une issue, qu’il dit parfois trouver. Il évoque le cas d’un homme dévasté par ses problèmes gastriques, chez qui il a décelé une intolérance au lactose. Il l’a fait soigner et l’a renvoyé à la vie.
Malgré sa vision très personnelle du serment d’Hippocrate – «quand je donne du venin, ce n’est pas pour tuer comme dans un crime» – il se considère avant tout comme médecin; 90% de son temps, il le consacre aux affaires courantes de son modeste cabinet de campagne, entre grippe et gastro. Les suicidaires, eux, l’occupent dans ses temps libres, avant 8 heures du matin, après 20 heures le soir, le samedi, le dimanche. Mais il ne fait pas dans le bénévolat pour autant. Ses mortelles consultations sont facturées 100 francs de l’heure.
Donner la vie, le jour, et la mort, le soir, ne cause pas d’interférences? «Une fois, j’ai prescrit la potion à une fille que j’avais connue bébé. Je lui avais fait ses vaccins et l’avais suivie jusqu’à ses 3 ou 4 ans. Quand je l’ai revue par Dignitas, elle avait une vingtaine d’années.
Elle souffrait d’une sclérose en plaques, ses plaies purulaient, elle ne pouvait plus continuer ainsi.» Il raconte cette histoire d’une vie entamée et terminée dans son cabinet, sans émotion particulière. Du même ton, il sort d’autres anecdotes macabres comme autant de preuves que seule la mort s’offre en issue aux souffrances et à la dignité perdue.
Tant de suicides oubliés. Et lui, dans tout cela? Ces suicides en série ne le bouleversent-ils pas? «Non, non. En tant que médecin de 74 ans, la mort m’est normale. C’est une possibilité de la maladie.» D’ailleurs, il ignore combien d’euthanasies il a pratiquées. Peut-être une centaine. Gardet-il un souvenir de chacun? «Oh non! lâche-t-il, du tac au tac. Mais sur le moment, je connais en profondeur chacun, avec qui je tisse un lien personnel», rattrape- t-il.
Dans les faits, c’est sur papier qu’il étudie les dossiers avant de donner son feu vert. Lorsque le candidat à la Faucheuse débarque en Suisse, le Dr Riediker le reçoit en tête-àtête, deux fois, à quelques jours d’intervalle. «Au premier entretien, nous parlons de tout: de vie, de mort, de religion. C’est là que je détermine s’il est conscient de son choix et s’il lui est impossible de vivre ainsi plus longtemps.» La deuxième rencontre sert à confirmer la volonté du patient et à répondre à ses dernières questions.
Car le jour J, le docteur n’est pas de la partie. «Cela prend au total trois ou quatre heures, j’ai mes patients au cabinet, je n’aurais pas le temps...» explique- t-il. C’est donc à deux infirmières de Dignitas qu’il laisse la tâche de recevoir le mourant, à Pfäffikon (ZH). Il décrit un lieu paisible, avec des poissons dans l’étang et une chambre où les proches accompagnent les derniers instants.
Le moment venu, le malade prend lui-même la potion létale, sous l’œil d’une caméra, afin d’attester qu’il l’a fait de son plein gré. Il s’endort après trois minutes et quitte ce monde dans la demi-heure. Alors, les infirmières convoquent la police et le procureur.
Entre les lignes filtre le bras de fer continu entre Dignitas et la justice. Plutôt imposant en face-à-face, Jakob Riediker fait profil bas quand cela s’impose, comme lorsque le mari d’une patiente, opposé à son euthanasie, a alerté la police. «Un psychiatre lui a trouvé un traumatisme de la Deuxième Guerre mondiale, raconte-t-il plein d’un mépris amer. Le médecin cantonal m’a dit: “Si vous n’annulez pas l’ordonnance, vous allez voir ce que vous allez voir!”.»
Onze enfants. Méticulosité de la justice et effroi des confrères, cette passion que déclenchent les suicides laisse Jakob Riediker presque étonné. Lui semble bien vivre à côtoyer la mort. D’ailleurs, il songe à prolonger d’encore une ou deux tranches sa licence post-retraite de médecin. Que ferait sans son cabinet celui qui semble y avoir consacré son existence? En tout cas pas couler des jours heureux avec sa tendre moitié, dont il se sépare.
Sa troisième compagne est partie comme les précédentes avec les enfants. Au total, l’homme en a eu onze. Avec sa barbe touffue, sa taille bedonnante et ses bons mots, on l’imaginerait en prédicateur mormon. Ce serait oublier qu’il bouffe du curé avec appétit, comme lorsqu’il brandit ce dessin d’un prêtre lubrique à la poursuite de têtes blondes. Dans sa bouche, «catholique» sonne comme une injure. Au soir de sa vie, l’homme n’a qu’une religion: celle de la maîtrise sur sa vie, jusqu’à la mort.
Profil
JAKOB RIEDIKER
Le médecin de 74 ans travaille depuis cinq ans pour l’association Dignitas. Ces derniers mois, il mène deux suicides par semaine. En outre, il tient son cabinet de médecine générale à Effretikon (ZH) depuis 1970. Dignitas a de la peine à recruter, vu les risques d’être privé de sa licence en cas de suicides mal attribués, notamment aux dépressifs. Jakob Riediker a luimême été mis en cause, l’an dernier.
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