La nuit épouvantable s’est tôt peuplée de créatures assoiffées de sang humain, ô striges, goules, empuses, lamies des poètes antiques. Fluide vital abreuvant les champs de bataille et l’autel des dieux cruels, symbole de vie, de mort et d’impureté, le sang, «âme de toute chair», est consubstantiel aux craintes fondamentales de l’homme mortel. Au XIe siècle, on commence à parler de corps retrouvés intacts à l’intérieur des tombes. Les grandes épidémies alimentent les rumeurs. Ces croyances se développent en Prusse orientale, en Silésie, en Bohême, puis contaminent Europe de l’Est, Balkans, Grèce, Russie et autres régions où l’obscurantisme s’incruste. En 1484, l’Eglise reconnaît officiellement les morts vivants.
Ombres sur les Lumières. Au XVIIIe siècle, les histoires de vampires se répandent dans l’Europe des Lumières. Voltaire a beau s’insurger dans son Dictionnaire philosophique, les strigoïs roumains, les broucolaques grecs, nosferats, vercolacs, moroïs, pryccolitchs, oupires ou vourdalaks imposent leur mythologie. Condamnés à sucer le sang des mortels pour prolonger éternellement leur non-vie, les «revenants en corps» redoutent la lumière du jour, l’ail, les hosties, le citron, les crucifix, l’eau bénite. Les suicidés, les excommuniés, les sorciers, les enfants mort-nés sont prédisposés au vampirisme. Pour les détruire, on leur perce le cœur avec un pieu ou un poignard béni, on les décapite, on les brûle… Au début du XVIIIe siècle, le vampire est une réalité en Europe centrale, comme le rappelle La Princesse Vampire, documentaire de Klaus Steindl et Andreas Sulzer. L’enquête se concentre sur Eleonore Amalia von Schwarzenberg. Le ballet des hommes en noir qui se pressent auprès d’elle, la lumière allumée toute la nuit dans sa chambre lui taillent une réputation de vampire. L’infortunée princesse souffrait vraisemblablement d’un cancer des intestins et la douleur la tenait éveillée. A son décès, en 1741, on pratique sur elle une coûteuse autopsie, protocole rarissime à l’époque, dont le but est sans doute d’éparpiller les organes avec les honneurs qu’exige un sang noble. La dépouille est enterrée dans un caveau renforcé...
Tous mordus. Au début du XIXe siècle, les superstitions déclinent. Le thème du vampire entre dans la littérature. Sur les bords du Léman, tandis que Mary Shelley invente la science-fiction avec Frankenstein, John Polidori rédige The Vampyre. Il donne à lord Ruthven l’allure de Byron: un dandy cynique et débauché. Dans Carmilla, Sheridan Le Fanu s’inspire d’Erzsébet Bathory, la comtesse hongroise qui faisait enlever et torturer de jeunes paysannes. L’écrivain irlandais souligne avec son héroïne sensuelle et amorale la dimension sexuelle du vampirisme; le mot «vamp» va désigner les femmes fatales. Sous la plume des auteurs romantiques, les pauvres paysans balkaniques sortis hagards de la tombe se muent en aristocrates décadents, exaltant les vertiges de l’amour et de la mort. Cette tendance se poursuit avec le Dracula de Bram Stoker, vampire des Carpates dont le nom renvoie au sanguinaire voïvode de Valachie, Vlad IV, dit Dracul (diable ou dragon) qui, au XVe siècle, fit empaler des milliers de personnes. Dans l’Angleterre victorienne encore traumatisée par les crimes de Jack l’Eventreur, ce roman touffu connaît un grand succès. Jeune clerc de notaire, Jonathan Harker se rend en Transylvanie pour rencontrer le comte Dracula, désireux d’acheter une maison à Londres. Il découvre le secret de son hôte. Avec l’aide du professeur Van Helsing, il vient à bout du monstre. Murnau porte à l’écran le roman de Stoker, retitré Nosferatu pour ne pas payer de droits d’auteur. Dans le remake de ce chefd’œuvre de l’expressionnisme allemand, poème d’amour fou qui enthousiasma les surréalistes, Werner Herzog file la métaphore: c’est la peste brune que propage le nosferat hideux.
Suce-moi toute! Le cinéma a consacré plus de 350 films aux vampires. Le Dracula, de Tod Browning, avec Bela Lugosi dans le rôle titre, fixe l’imagerie de l’aristocrate en cape. Réponse anglaise à Hollywood, Le cauchemar de Dracula, de Terence Fisher, donne à Christopher Lee le rôle de sa vie. On aurait pu croire que Le bal des vampires marquerait la fin du mythe. Mais ni l’hilarante parodie de Roman Polanski, ni une série de déclinaisons hautement fantaisistes ne portent à Dracula le coup de pieu fatal. Le divin comte et ses émules résistent au péplum (Maciste contro il vampiro), au kung-fu (Les sept vampires d’or), au porno (Suce-moi, vampire, Spermula), au western (Billy the Kid contre Dracula), à la science-fiction (Les Vampires de l’espace, Blade) ou au grand foutoir, comme Van Helsing, dans lequel le spécialiste chenu des maladies rares imaginé par Bram Stoker se mue en Indiana Jones dégommant avec sa tronçonneuse volante des légions de vampires gluants qui se reproduisent comme Alien... L’Encyclopédie du cinéma fantastique se trompe donc quand elle souligne «l’affaiblissement d’un mythe saigné à blanc et encore imprégné d’un romantisme gothique peu compatible avec les débordements réalistes de l’époque moderne». Sans cesse le vampire renaît de ses cendres, s’adapte aux époques, démontrant l’inépuisable vitalité du mythe. «Parce que ce personnage est bien plus profondément ancré dans notre subconscient que tous les autres. Il représente aussi, d’une façon ou d’une autre, nos désirs cachés», médite Francis Ford Coppola. L’auteur du Parrain connaît un immense succès avec son adaptation du roman de Bram Stoker. Cette œuvre baroque fait écho au conflit qui ensanglante les Balkans et à l’épidémie de sida.
Ceci est mon sang. Monstre et séducteur, double maléfique de l’homme avec son corps incorruptible et son âme morte, le vampire provoque chez ses proies, les lecteurs et les spectateurs, une horreur mêlée de fascination parce qu’il concentre en lui les pulsions d’amour et de mort. Il offense la théologie en remettant en question la dualité du corps et de l’âme. La morsure fatale s’apparente à un baiser magique, l’échange du sang est un rituel érotique. La psychanalyse ne reste pas de marbre: «Si la tête de Dracula, tour à tour exsangue et turgescente, est un énorme gland, celui-ci est aussi une vulve sanglante, un vagin denté aux canines phalliques», écrit Alain Roger dans Hérésies du désir. «Le vampire a perdu son âme - c’est quelque chose qui peut arriver à chacun de nous», pense Coppola. Anne Rice confirme. Dans Lestat le Vampire, elle met en scène une aristocratie maudite dont les origines remontent aux mythes d’Osiris et de Dionysos. Affranchissant les créatures de la nuit de toute connotation satanique, la romancière américaine frôle l’hérésie en laissant entendre que Jésus appartenait à l’antique famille des mortsvivants. L’eucharistie est une manière symbolique de boire le sang qui assure l’immortalité. Entretien avec un vampire prolonge à l’écran le dandysme délétère du livre. Les vourdalaks sont beaux (Tom Cruise et Brad Pitt, excusez du peu), cruels, fiers («Aucune créature de Dieu n’est comme nous. Aucune ne Lui ressemble comme nous Lui ressemblons») et malheureux... Ils ressentent avec acuité la mélancolie de l’immortalité - surtout Claudia, la petite fille qui restera pour l’éternité une prédatrice dans un corps d’enfant.
Beau et scintillant. Le 2 juin 2003, après avoir fait un rêve aux couleurs vives, Stephenie Meyer écrit la fin du premier volume de Twilight. Six ans, quatre volumes et deux films plus tard, ce rêve est devenu un phénomène de société: 70 millions de livres vendus et 383 millions de dollars de recettes pour le premier film. Twilight consacre l’intrusion du fantastique dans le quotidien d’une adolescente américaine déracinée. Bella remarque Edward Cullen parmi les élèves de sa nouvelle école. «Il est trop beau!», témoignent les adolescentes qui ont vu six fois le film. Robert Pattinson qui incarne cet ultime avatar du vampire a une moue craquante, des yeux aux reflets changeants… Saisissant contraste avec la tête de rat chauve de Nosferatu! Edward est un bon vampire: il ne se nourrit que de sang animal - qui est au sang humain «ce que le tofu est à la viande»... Au soleil, il ne tombe pas en cendres mais se met à étinceler comme une idole païenne. Pour Stephenie Meyer, «la plupart des monstres dont nous rêvons pour avoir peur sont laids et répugnants. Les vampires constituent une exception. Nous envions leurs attributs: ils sont magnifiques, éternellement jeunes, intelligents; leur langage est châtié, ils portent souvent des smokings et vivent dans des châteaux. Nous désirons ce qu’ils ont, même si nous avons peur de ce qu’ils désirent.» Twilight flatte l’idéalisme sentimental des adolescentes rêvant d’un petit ami beau, fort et respectueux. Parce qu’il «contrôle sa soif», Edward est chaste. Membre de l’Eglise des Saints-des-Derniers-Jours, la romancière américaine passe un message évangélique. Edward qui aime Bella, c’est «le lion qui s’est épris de l’agneau». La bluette s’élève à la tragédie de l’amour impossible: longtemps après que Bella sera retournée à la poussière, Edward aura toujours 17 ans... Significativement, Twilight intègre des réflexions sur l’altérité. Une rivalité amoureuse et raciale oppose Edward à un jeune Native. Au XXIe siècle, le vampire n’incarne plus nécessairement le mal, mais la différence. La question de l’intégration est d’ailleurs centrale dans True Blood, série produite par Alan Ball (Six Feet Under), dont l’action se situe en Louisiane, terre imprégnée de vaudou et vieilles haines.
Frères humains. Dans un futur proche, les vampires ont fait leur coming-out. Grâce au True Blood, un sang de synthèse mis au point par les Japonais, ils n’ont plus besoin de saigner les humains. La chasteté n’a pas cours dans cette série télé. On y fornique à tire-larigot. Le sang de vampire est réputé pour ses vertus hallucinogènes et aphrodisiaques. Des trafiquant n’hésitent pas à «siphonner les vampires» pour commercialiser le précieux «V juice». Costauds, dotés de pouvoirs parapsychiques, les morts vivants ressemblent étonnamment à leurs frères humains. «Les signes extérieurs du vampire – château, cape, crucifix et ail – sont devenus les accessoires d’une culture populaire kitsch.. Peut-être le vampire, comme le virus, dure-t-il à travers des mutations», analyse l’historien Tom Holland. L’intégration s’avère d’autant plus difficile que certains vampires, cruels ou simplement traditionalistes, préfèrent le sang frais à son ersatz.. Des évangélisateurs dénoncent l’abomination: «Des macchabées, des Nègres et des gens normaux ensemble! Dieu, où en sommes-nous arrivés?» Les vampires de True Blood représentent toutes les minorités opprimées.
L’héritage imaginaire. Comme la tétralogie de Stephenie Meyer et les deux tomes du Journal d’un vampire de Lisa Jane Smith occupent les six premières places du classement des livres les mieux vendus, Dacre Stoker arrière-petit-neveu de Bram, publie Dracula – l’immortel ou La légende ressuscitée, «suite officielle» du chef-d'œuvre de Bram Stoker d’après les notes originales. Quant au cinéaste Guillermo Del Toro (Hellboy), il lance La lignée, une trilogie romanesque renouant avec l’aspect le plus sauvage du vampire. «Il existe deux figures du vampire dans la littérature occidentale depuis Polidori: celle du dandy à la Byron, beau et romantique, et celle de la créature terrifiante, ni morte ni vivante, qui suce le sang des humains». Venu de Pologne en avion, dans un cercueil plein de terre, son vercolac avide de souffrance n’a pas de canines rétractiles, mais un dard buccal capable de toucher sa proie à deux mètres. Guillermo Del Toro est formel: «Les vampires existent parce que l’héritage imaginaire du monde est aussi important qu’un foutu morceau de squelette».
«NOUS DÉSIRONS CE QUE LES VAMPIRES ONT, MÊME SI NOUS AVONS PEUR DE CE QU’ILS DÉSIRENT.» Stephenie Meyer, auteur de Twilight
LIVRES ET FILMS 1746 Traité sur les revenants en corps, les excommuniés, les oupires ou vampires, broucolaques de Hongrie, de Moravie, etc., de dom Augustin Calmet 1819 The Vampyre, de John Polidori 1872 Carmilla, de Sheridan Le Fanu 1897 Dracula, de Bram Stoker 1922 Nosferatu, de Friedrich Murnau 1931 Dracula, de Tod Browning, avec Bela Lugosi 1932 Vampyr, de Carl Theodor Dreyer 1958 Le cauchemar de Dracula, de Terence Fisher, avec Christopher Lee 1967 Le bal des vampires, de Roman Polanski 1979 Nosferatu, fantôme de la nuit, de Werner Herzog, avec Klaus Kinski 1985 Lestat le Vampire, d’Anne Rice 1992 Bram Stoker’s Dracula, de Francis Ford Coppola 1994 Entretien avec un vampire, de Neil Jordan 2005 Twilight, de Stephenie Meyer 2008 True Blood, d’Alan Ball
ACTUALITÉS La Lignée De Guillermo Del Toro et Chuck Hogan. Presses de la Cité, 446 p. Dracula – L’immortel De Dacre Stoker et Ian Holt. Michel Lafon, 514 p. La fascination des vampires De Jean Marigny. Klincksieck, coll. «50 Questions», 224 p. Twilight – New Moon De Chris Weitz. Avec Robert Pattinson, Kristen Stewart. Etats-Unis, 2 h 10 (sortie le 18 novembre).
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