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Faits divers
Du bon usage du pétage de plombs

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 06.09.2011 à 16:14

De l’affaire Halimi aux dix-sept vierges de Gloucester, en passant par la décapitation de Jayne Mansfield et la flicaille parisienne, la rentrée littéraire puise goulûment dans le réel. C’est vif, gore, alarmant.

Aux dernières nouvelles, Youssouf Fofana serait «toujours plus délirant». L’assassin d’Ilan Halimi, condamné à perpétuité, dont vingt-deux ans incompressibles, aurait passé commande de tapis de prière avec boussole incorporée, pour indiquer la direction de La Mecque. Morgan Sportès tient cette information de la relation épistolaire qu’il a pu nouer pendant quelque temps, via un avocat, avec le prisonnier, avant que celui-ci, remonté contre l’écrivain, ne mette fin à cette correspondance improbable.

Ainsi se poursuit, dans la geôle d’une prison, l’affaire dite du «gang des barbares», nom donné à une bande de jeunes paumés, avec à leur tête une sorte de gourou, qui enleva, séquestra, tortura, jusqu’à ce que mort s’ensuive, un jeune Juif. Les faits remontent à 2006, ils se situent à Paris et dans sa proche banlieue. De ce drame, Morgan Sportès, déjà l’auteur d’un précédent livre, L’appât, inspiré d’une pareille histoire de cruauté, mais plantée, elle, dans les beaux quartiers et adaptée au cinéma par Bertrand Tavernier, a tiré un roman, Tout, tout de suite (Fayard).

Cet ouvrage donne le ton d’une rentrée littéraire qu’on dirait furieusement placée, cette année, sous le signe du fait divers. Cela prouve l’intérêt des auteurs pour le genre humain, avec ses côtés roses et – c’est quand même le but du jeu– ses pans tout dégueu. A peine se souvient-on de Christine Angot, la reine de l’autofiction. «Moi le héros, moi je me donne le beau rôle quand je raconte ma vie», raille Jérôme Béglé, directeur chez Grasset d’une collection en clin d’œil à la pipe du peintre Magritte: «Ceci n’est pas un fait divers».

Des gosses quart-mondisés. Flaubert pour Madame Bovary et Truman Capote pour De sang-froid font figure d’icônes du genre: la femme adultère qui se meurt d’ennui et le pétage de plombs dans les Kansas agricoles. En littérature, le fait divers se doit de dire quelque chose de la société, dont il est «le miroir», souligne Béglé.

D’apparence unidimensionnel, comme cristallisé dans son propre fracas, il est en réalité multidimensionnel. «Sartre, lecteur de Détective dans les années 30, était fasciné par le fait divers, Foucault aussi», relate Morgan Sportès. Lorsque l’écrivain s’en empare, il devient, ajoute-t-il, «l’archéologue d’un moment historique», inscrit dans le présent ou dans le passé.

Tout, tout de suite se passe de commentaires. Façon de dire. Car, entre les lignes, il les suscite à chaque page. C’est la force de ce roman d’une tristesse infinie, qu’on lit d’une manière d’autant plus précipitée que les deux procès du «gang», en première instance et en appel, se sont tenus à huis clos. Morgan Sportès a eu accès au dossier d’instruction de 8000 pages. On découvre donc, comme s’il s’agissait d’une première fois.

Yacef (Youssouf – l’auteur emploie des pseudonymes), le cerveau de l’enlèvement, 26 ans au moment des faits, en 2006, un psychopathe. Zelda, une jeune Iranienne mineure, l’appât. Elie, la victime, 24 ans, employé d’un magasin de téléphonie portable, qui trouve cette «Rebeu trop bonne» et qui va tomber dans son piège. Il est Juif, et pour Fofana, les Juifs sont solidaires, ils paieront.

Si le fric motive l’enlèvement, l’antisémitisme devient, par instants, le carburant du supplice. En tout, «vingt-cinq gosses», comme les désigne Morgan Sportès, participeront au calvaire d’Ilan Halimi. Retenu dans le froid de janvier et février, d’abord dans un appartement puis dans une cave d’une cité de Bagneux. Retrouvé agonisant trois semaines après sa disparition, le long de voies de chemin de fer. Décédé à l’hôpital après les derniers coups infligés par Fofana quelques heures plus tôt.

L’auteur livre une «peinture hyperréaliste» des coupables. «Ils sont englués dans l’immanence, constate-t-il. C’est l’ère du vide, avec les effets de la mondialisation. Ils appartiennent à ces populations dont on n’a même plus besoin. Ils survivent dans un système misérable, par accumulation de misère. Ils sont quart-mondisés. Les huit catholiques du groupe se sont convertis à l’islam, un islam complètement fantasmé.» De Fofana, Morgan Sportès dit encore: «Il est une éponge quipompe toute la folie de son temps.»

Caïd du XVIIIe arrondissement. Avec Paris en temps de paix (Grasset), de Gilles Martin-Chauffier, rédacteur en chef de Paris Match, on quitte les caves sinistres de Bagneux pour le Paris populaire du XVIIIe arrondissement. Mais on reste dans une problématique communautaire beurblack- juif, augmentée d’une touche chinoise, sur fond d’enquête policière: un feuj est enlevé. Branle-bas de combat chez les flics, qui ne veulent pas répéter les erreurs commises lors de l’enlèvement d’Ilan Halimi. Autre différence, et elles sont légion avec le roman de Sportès, le ravisseur est tout sauf un fanatique, c’est un cynique...

La narration est aux antipodes de celle, froide et brillante à la fois, de Tout, tout de suite. Avec Gilles Martin-Chauffier, on goûte à tout, on touche à tout, on respire tout, on voit tout. Et l’on se glisse bien volontiers dans la peau confortable du commissaire Kergénéan, le narrateur, qui partage avec l’auteur une identité bretonne affirmée sans être lourdingue. «Je suis un écrivain balzacien.

J’ai toujours aimé le fait divers, confie Martin-Chauffier. Au départ de mon livre, il y a l’affaire Fofana, mais je ne souhaitais pas faire un roman avec lui pour héros. Je voulais écrire un polar, avec un ravisseur immigré mais bien intégré.» Paris en temps de paix mêle politique, ethnies et sentiment amoureux. Les effets de surprise sont nombreux. Le plaisir de lecture est complet.

Baby-boom à Gloucester. Ça témoigne sec dans Le pacte des vierges (Stock), de Vanessa Schneider, journaliste à l’hebdomadaire Marianne. «J’ai tout inventé, précise l’auteur. Cette histoire était démente. On aurait inventé ça, on aurait dit, c’est pas possible.» Seule la donne est véridique: en 2008, dans la petite ville côtière de Gloucester (Massachusetts), dix-sept adolescentes de 14, 15 ans, tenues par un pacte, décident de tomber enceintes. Vanessa Schneider est la narratrice cachée, qu’on suppose Française, qui enregistre les confidences et confessions de quatre des dixsept: Lana, Sue, Cindy et Kylie.

D’abord farouches, sous la coupe de Lana pour trois d’entre elles, agressives parfois, puis peu à peu confiantes, copines, fragiles, paumées, cherchant du soutien. Tableau de la working class américaine.

Des clichés subtilement maniés par l’auteur: la mère sous médocs, le père absent, la tante qui remplace la mère partie avec un Jules parce qu’elle étouffait, les concours de minireines de beauté, les gars du coin, des hockeyeurs, un marginal, les bourgeois de Boston qui rappliquent le week-end... Et Dieu, bien sûr. «Ce fait divers dit beaucoup des pays anglo-saxons, estime Vanessa Schneider. De ces sociétés où ni l’avortement ni la prévention ne sont si présents que ça. Ça décrit aussi une certaine misère sociale, avec des familles déstructurées, dysfonctionnelles.»

La Buick encastrée. Une célèbre «cruche» meurt la nuit du 29 juin 1967 sur une route de Louisiane. C’est Jayne Mansfield, actrice, chanteuse, strip-teaseuse, 163 de QI en 1949. Bourrée d’alcool et d’amphétamines. Amoureuse, malheureuse, dépressive. Un désastre ambulant.

Cette nuit-là, à bord d’une Buick, ont pris place, à l’arrière, trois de ses cinq enfants et, à l’avant, Brody, son amant, elle au milieu, perruque blonde, bottes cuissardes et, au volant, un jeune gars déjà fiancé à qui elle fait du gringue. Plus deux ou trois chihuahuas. La carrosserie, sexy comme une pin-up, s’encastre à toute vitesse sous l’arrière d’un semi-remorque, au ralenti en raison de la présence, devant lui, d’un camion en pleine activité d’épandage d’insecticide, du DDT. Jayne Mansfield ainsi que ses deux compagnons assis à l’avant décèdent, elle, en partie décapitée. Les trois enfants survivent.

De ce fait divers «péplumesque», Simon Liberati, dans Jayne Mansfield 1967 (Grasset), dresse un portrait vitriolé bien qu’amusé de la société américaine de l’époque, neuf sur l’échelle de la névrose. Consumérisme, puritanisme, sexisme. Les progressistes ont des pudeurs de chatte, les racistes portent secours aux traînées...

On déteste – mais on adore la façon dont c’est dépeint – la fois où, à San Francisco, Jayne Mansfield, que Cannes, en France, a trouvée plutôt intéressante, est interdite d’un festival de cinéma d’un genre un peu intello et un peu gaucho, alors qu’elle y a été invitée. C’est qu’entretemps, Shirley Temple et une qu’on n’attend pas dans cet emploi-là, Liz Taylor, ont mis une sorte de veto à la présence de la vraie fausse blonde, qui traîne une réputation de nympho dosée au whisky.

On apprend par la bande que Mariska Hargitay, fille de Jayne Mansfield, rescapée de l’accident de la Buick, est l’inspectrice Olivia Benson dans la série New York Unité Spéciale, l’unité, dans la vraie vie, qui a enquêté sur les frasques ancillaires de Dominique Strauss-Kahn. On ne répétera jamais assez, à la suite de Jérôme Béglé, que la réalité, décidément, dépasse la fiction.


Les livres

«Tout, tout de suite» De Morgan Sportès. Fayard, 379 p. En 2006, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme juif, le torture puis le tue. Eux, ce sont les Barbares. Lui, c’est Ilan Halimi.

«Paris en temps de paix» De Gilles Martin-Chauffier. Grasset, 334 p. Une plongée dans le XVIIIe arrondissement de Paris, entre cours d’immeubles et caves, mafias, règlements de comptes et trafics.

«Le pacte des vierges» De Vanessa Schneider. Stock, 191 p. A Gloucester aux Etats-Unis, dix-sept adolescentes sont enceintes en même temps. Scandale au sein de leur petite ville.

«Jayne Mansfield 1967» De Simon Liberati. Grasset, 196 p. Une nuit de juin 1967, la pin-up blonde de Hollywood meurt sur une route de Louisiane, sa Buick bleue encastrée à l’arrière d’un semi-remorque.




Tags: Faits divers, rentrés littéraire,

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