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Du château fort à la taverne

Mis en ligne le 14.07.2005 à 00:00

L'archéologue du territoire Jean-Pierre Dewarrat nous emmène au château de Habsburg, qui a donné son nom à une célèbre dynastie. Ilot de verdure dressé à l'avant d'une grande concentration industrielle et urbanistique, il résume à lui seul le visage de la Suisse.

L'Hebdo; 2005-07-14

Balade culturelle (2) Habsburg Du château fort à la taverne

L'archéologue du territoire Jean-Pierre Dewarrat nous emmène au château de Habsburg, qui a donné son nom à une célèbre dynastie. Ilot de verdure dressé à l'avant d'une grande concentration industrielle et urbanistique, il résume à lui seul le visage de la Suisse.

«Habsburg»! Le mot évoque l'Empire austro-hongrois et un brin de nostalgie pour l'ancienne Europe centrale avec, pour icônes, Sissi et Franz-Joseph. Habsburg n'est ni Gruyères en ses verts pâturages ni Chillon ourlée par le bleu Léman. C'est un livre d'histoire en plein air avec son sentier géologique, un symbole avec ce célèbre patronyme devenu simple taverne, un thermomètre pour prendre la température de cette Alémanie, attachante quand elle cultive son passé, et désarçonnante quand elle s'y cramponne envers et contre tout. Habsburg, c'est tout cela dans la plus accueillante des atmosphères bon enfant, le soir sur la terrasse.

A Habsburg, l'A1 passe non loin du piton rocheux dominant l'Aar. On est à côté de Brugg-Windisch, héritière de Vindonissa-la-Romaine, camp militaire de la légendaire Legio XXI Rapax. Tout un programme que de nos jours seul l'amphithéâtre rappelle. Rien n'est ici dû au hasard. Brugg (le pont), c'est le confluent de la Limmat et de la Reuss avec l'Aar, un peu avant qu'à son tour elle ne se fonde dans le Rhin. Qui contrôle le passage de Brugg contrôle l'ensemble des voies se croisant au milieu du Plateau suisse. Les Romains et les Habsbourg l'avaient compris, eux qui s'y installèrent durablement, chacun y laissant sa marque dans le paysage. Accroché au sommet d'un crêt enforesté, le château ne s'impose de nos jours au regard qu'au dernier moment, lorsqu'on s'approche du village accroché à ses flancs.

Un rocher accueillant Le vieil édifice (XIe-XIIIe siècles) n'a plus rien d'effrayant. Au contraire, le château fort restauré est d'un accès facile. Autrefois double castel fortifié, il s'aborde de front par une rampe ou par une volée d'escaliers longeant un parchet de vignes produisant un pétillant riesling sylvaner. On débouche sur une large esplanade que ferme des deux côtés une rangée de tilleuls ombrageant la terrasse du lieu. Le «Schlossrestaurant» est dévolu aux seuls plaisirs de la table. Mais plus encore que la table, c'est le cadre qui importe, avec sa touche médiévale. Il s'en dégage une atmosphère particulière propre aux restaurants de château, une spécialité alémanique et ancrée dans les moeurs.

En pénétrant l'imposante masse de pierres du «Château de derrière», partout s'impose au visiteur la chaleur du bois des pièces consacrées à la réception: la salle des Chevaliers, puis les trois «Stuben» (salles à manger), la Gothique (avec sa petite table encastrée dans un renfoncement de fenêtre et qui semble n'attendre que votre intime tête-à-tête), la salle du Château et la salle des Chasseurs, aux murs farcis d'anciennes gravures locales. Avec leurs vitraux, poêles de faïence aux carreaux peints, plafonds de bois à caissons et rustique mobilier médiévalisant, les chambres fleurent bon un Moyen Age... réinventé au XIXe siècle. Qu'importe!

A côté des salles de l'ancien «logis seigneurial», une cour fermée conduit à deux tours dont la grande est visitable (maquette du site vers 1250 et sobre triptyque consacré à l'histoire des Habsburg). Par un escalier de bois, on atteint les combles dont les ouvertures donnent à voir un spectaculaire panorama. L'édifice a été surrestauré et paradoxalement c'est ce qui séduit. Ce n'est plus l'époque médiévale, mais l'image qu'on s'en fait qui s'exprime.

Le cadre est posé, le ton donné. C'est bien ce mélange de vieux retapé, de confort et de traditions, de pierre et de bois, qui là-haut donne cette curieuse impression de temps arrêté. Comme l'histoire, la grande, y est réduite au minimum, alors du coup, ce sont les seules nourritures terrestres qu'on y déguste, et le vin qu'on y sirote, lentement. Dedans comme dehors.

Habsburg n'est pas le berceau de l'illustre dynastie qui, de Gontran le Riche et son fils Lancelot, court jusqu'à l'impératrice Zita. En fait, l'ironie veut qu'ils n'aient conservé de leurs possessions helvétiques que... le nom, tôt chassés qu'ils furent par des Confédérés plus épris de liberté que de respect des particules. Par son seul nom, Nero, le pataud berger allemand qui roupille sur le pas de porte nous plonge plus loin en arrière, jusqu'à Rome. A Vindonissa et son amphithéâtre cerclé de peupliers et d'herbes folles, aux vestiges du camp militaire où une puissante soldatesque verrouillait - déjà - les marches du Rhin contre le barbare Germain. Et au proche Bözberg, au-delà de l'Aar, dans les contreforts du Jura dont les plis boisés recèlent l'empreinte la plus spectaculaire de Rome, une voie à ornières, redécouverte à l'est d'Effingen. A Habsburg, on peut s'arrêter le temps d'un repas, d'une demi-journée ou plus. Explorer toute ou partie du sentier géologique, où se dévoilent d'autres plis, ceux des temps géologiques. On peut y «prendre les eaux» à Schinz- nach-Bad ou à l'ancienne Aquae Helveticae (Baden). Arpenter les cloîtres des couvents de Königsfelden ou de Wettingen. Longer les berges boisées de l'Aar ou les coteaux viticoles d'un Jura finissant.

Rome, puis les Habsburg, deux puissances qui ancrèrent la Suisse à l'Europe. Il est surprenant de voir que rien au château ne soit consacré à cette thématique: ni nos victorieuses batailles passées ni nos actuelles hésitations. Là, à moins d'une heure de trajet de Zürich, de Bâle ou de Lucerne, on est au coeur de la Suisse réelle, celle des autoroutes, des voies ferrée, du béton et des centrales nucléaires, à l'opposé de l'autre Suisse, celle des mythiques Alpes. Là, on est au «milieu» de la Suisse actuelle, si proche de l'Europe d'hier et bien loin de celle d'aujourd'hui! |

CARNET PRATIQUE

Y aller

Par l'A1, sortie Magenwil, puis Brugg / Habsburg; par le train: arrêt à Brugg, puis car postal ou suivre indications du TP (1 h). Depuis ou jusqu'aux Bains de Schinznach (1/2 h).

Pour la voie romaine (uniquement accessible en voiture), traverser l'Aar à Brugg et suivre la direction de Bâle jusqu'au village d'Effingen. Après 1 km à l'est en direction d'Altstalden, parquer au pied du bois de «Stelli» et suivre «Römerweg». Epoustouflant! Se restaurer

Tester au restaurant du château l'émincé de veau à la zurichoise. Côté carte des vins, on trouve un Blauburgunder, le vin du château, des vins locaux comme le Schinznacher (pinot gris et riesling sylvaner) ou régionaux typiquement alémaniques comme un Beerliwy (à l'arôme de petites baies) de Jenins (GR), idéal pour accompagner la chasse, la meilleure cuisine du château.

Tél. 056 441 16 73. Fermé le lundi l'été et les lundis-mardis l'hiver.

Le château de Habsburg est un livre d'histoire en plein air avec son sentier géologique, c'est aussi un symbole avec ce célèbre patronyme.

La semaine prochaine: Avenches.




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