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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 12.09.2012 à 14:30 |
«Je passe la journée à prendre des photos. Ô le miracle de la photographie! Brave objectif, quel œil surnuméraire précieux», écrit en 1911 Charles-Edouard Jeanneret à Charles L’Eplattenier, le professeur qui l’a encouragé à suivre des études d’architecture. Le jeune créateur qui ne s’appelle pas encore Le Corbusier voyage alors beaucoup pour se former le regard, un appareil à soufflet en guise de bloc-notes. Il documente les monumentalités de Versailles, du Panthéon, de l’Acropole ou d’Istanbul. Ses images, qu’il développe lui-même, marquent une attention à la composition et à la lumière digne de l’excellent photographe amateur qu’il est depuis l’âge de 20 ans. Puis le jeune homme abandonne la photo pour le crayon: «Je me suis aperçu qu’en confiant mes émotions à un objectif j’oubliais de les faire passer par moi.» Pourtant, entre-deux-guerres, Le Corbusier revient à la photographie. D’une manière originale: il se sert de la fonction «prise fixe» d’une petite caméra 16 mm pour développer son vocabulaire formel, expérimenter des cadrages, capter des ombres comme la sienne projetée sur une plage du bassin d’Arcachon en 1936, ou capturer des objets «à réaction poétique» qu’il recycle dans sa peinture. L’artiste cible dans son viseur le jardin de la petite maison de Corseaux, dessinée pour ses parents, les tubulures d’un paquebot, un zeppelin dans le ciel du Brésil.
«Ô LE MIRACLE DE LA PHOTOGRAPHIE! BRAVE OBJECTIF, QUEL ŒIL SURNUMÉRAIRE PRÉCIEUX.»Le Corbusier, 1911
Redécouverts récemment, ces photogrammes sont présentés dès le 29 septembre dans l’exposition Construire une image: Le Corbusier et la photographie du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, à l’occasion de la célébration des 125 ans de la naissance de l’architecte dans la métropole. L’exposition n’a pas pour but de découvrir un génie méconnu de la photo, que Le Corbusier n’était pas. Mais plutôt d’investiguer la très riche relation que l’artiste entretenait avec le médium. Cet intérêt marqué a jusqu’ici été peu exploré. Il permet d’éclairer sous un angle original le fonctionnement d’un imaginaire, d’une éthique, d’une esthétique et d’une méthode de travail, y compris l’habile promotion de ce travail créatif dans des ouvrages, expositions ou médias. Mieux regarder. Intelligence vive, culture immense, Le Corbusier a vite compris l’importance de la photographie. Non seulement pour sa formation, sa vie, mais aussi sa pratique. L’époque s’y prêtait: le médium incarne alors la modernité, avec sa passion de la forme, de l’épure, du contraste, de la vitesse, des machines dont celle de la photographie qui permet de mieux regarder, de mieux communiquer. A l’époque également, les arts graphiques se développent, ainsi que l’affiche, la réclame, bref la communication. Comme ses pairs à l’époque, Le Corbusier croit dans la fusion des disciplines. Il s’agit de les conjuguer pour mieux faire passer des pensées et des émotions dans l’élaboration d’un nouvel ordre visuel. Avec la peinture, la photo s’imbrique dans l’architecture. L’artiste réalise des frises photographiques ou des photomontages pour ses habitations, pavillons d’exposition ou installations déjà multimédias. Sa réflexion s’articule aussi bien en mots qu’en images. Le Corbusier tire parti de celles-ci pour documenter ses chantiers, illustrer ses livres, diffuser son art. Il fait travailler des photographes réputés, nouant d’intenses collaborations avec eux. Il se met lui-même en scène devant les objectifs, en penseur, voyageur, créateur ou homme du monde, utilisant la photo pour modeler sa propre effigie à besicles rondes et nœud pap. Le portrait qui orne l’actuel billet de 10 francs témoigne de l’habileté médiatique du maître: aujourd’hui encore, son visage est aussi célèbre que son œuvre. Un indice de plus de la compréhension profonde que Le Corbusier avait du médium. L’exposition témoigne de la fascination exercée, de La Chaux-de-Fonds à Chandigarh, par les réalisations de l’architecte sur les photographes qui ne travaillaient pas pour lui. Cette fascination perdure jusqu’à l’époque actuelle: à la suite d’artistes comme Hiroshi Sugimoto ou Stéphane Couturier, une jeune génération relit le travail de celui qui, sur son passeport, avait indiqué «homme de lettres» pour profession. Le Corbusier et la photographie est l’événement central des nombreuses manifestations organisées dès la fin septembre à La Chaux-de-Fonds pour le 125e anniversaire. Expositions, rencontres, conférences, publications, visites, animations: le programme de la célébration est riche. Il culminera le 6 octobre, date de la naissance de l’ancien apprenti graveur de l’Ecole d’art. La Chaux-de-Fonds. Exposition du 30 septembre 2012 au 13 janvier 2013. www.lecorbusier2012.ch |









