En 1953, le magazine US Camera, référence mondiale en matière de photographie, pose la question: «Are Swiss photographers the world’s best?» A peu près au même moment, le grand photographe Edward Steichen, directeur du département de photographie du Musée d’art moderne de New York entre 47 et 62, déclare: «Un cahier photo de Du? Ce serait le couronnement de ma vie.» Pour de vrai, durant deux décennies royales, la photographie suisse a bel et bien été la meilleure du monde, portée par une revue mensuelle zurichoise unique en son genre, une des plus anciennes de la presse culturelle mondiale: Du.
Déclinaison d’une exposition montée en 2006 au Centre culturel suisse de Paris, «Du: la revue culturelle d’une Suisse ouverte sur le monde» présente au Centre d’enseignement professionnel de Vevey ? qui abrite l’Ecole de photographie de Vevey depuis 1945 ? l’histoire et les acteurs principaux d’une revue créée en 1941 par la maison d’édition zurichoise Conzett & Huber comme vitrine mensuelle de qualité. «Du est un mythe, un label encore très puissant dans les cercles de photographes et graphistes, explique Michel Porchet, co-commissaire de l’exposition avec Irène Attinger, responsable de la bibliothèque de la Maison européenne de la photographie à Paris. Mais la revue est en réalité méconnue. Certains pensent même qu’elle a disparu. Nous avions envie de raconter son destin et montrer, concrètement et en images, son importance.»
L’exposition présente plusieurs dizaines de reproductions de numéros, couvertures ou pages intérieures, rassemblées autour des photographes suisses attitrés de Du les plus reconnus à travers son histoire – Werner Bischof, Jakob Tuggener, Emil Schulthess d’abord, René Burri ensuite, lien entre une première génération de photographes souvent venus de la typographie et une nouvelle, rodée d’emblée à la couleur, enfin les contemporains que sont Manuel Bauer, Thomas Flechtner, Daniel Schwartz ou Thomas Kern.
Arnold Kübler, âme de la revue. L’accent est mis, logiquement, sur cet âge d’or conjoint de Du et de la photographie suisse après-guerre. «Quelque chose s’est passé à ce moment, une fusion entre les personnes, l’endroit, l’époque, explique Michel Porchet. La botte nazie sur l’Allemagne “libère” la Suisse alémanique, qui se retrouve seul espace de liberté culturelle germanophone. En parallèle, on trouve des bons imprimeurs prêts à relever le défi des nouvelles techniques que les photographes expérimentent. Contrairement aux autres pays, la Suisse n’est pas concernée par des problèmes coloniaux qui empêcheraient ses artistes d’avoir un regard neutre sur les pays du monde. On retrouve du coup chez les photographes suisses un regard empathique et bienveillant, doublé d’une technique d’une grande exigence.»
Il fallait encore un homme pour que le mariage se fasse: ce sera Arnold Kübler, rédacteur en chef de Du, de sa création jusqu’en 1957. Ecrivain et dessinateur, fils d’un aubergiste paysan, il a fait de Du bien plus que l’instrument de marketing auquel le destinait son premier éditeur. Comédien à Dresde et à Berlin dans les années 20 à la carrière interrompue à la suite de l’opération ratée d’un furoncle au visage, il revient en Suisse diriger la Zürcher Illustrierte dont il fait un magazine culturel estimé. Donneur d’impulsions, leader culturel, en seize ans à la tête de Du, il fait travailler les photographes suisses montant comme Werner Bischof, Jacob Tuggener ou René Burri, créant une véritable école suisse de photoreportage. Son successeur Manuel Gasser, qui a pris sa relève jusqu’en 1975, poursuit sa mission avec succès. «Les années 1980 ont été plus difficiles, reconnaît Michel Porchet. Aujourd’hui, Du, vendu en 2003 par Tamedia à Verlag Niggli SA, vivote. Difficile d’émerger dans la jungle des revues et magazines artistiques contemporains. D’autant plus que le photojournalisme du XXIe siècle reste à inventer...»
«Du: la revue culturelle d’une Suisse ouverte sur le monde» Exposition. Du 7 au 29 janvier. CEPV (Centre d’enseignement professionnel de Vevey), Vevey. Vernissage jeudi 7, 17h. Conférence de Michel Porchet, co-commissaire, vendredi 8 janvier, 17 h, aula du CEPV
LES STARS DE «DU»
EMIL SCHULTHESS Né à Zurich en 1913, décédé en 1996, graphiste et photographe, il a créé le premier logo de Du. Précurseur, curieux de toutes les nouveautés technologiques, il fit sensation notamment avec cinq longs reportages en Amérique, une série sur le soleil de minuit en Norvège en 1950 ou des panoramas à 360 degrés du Cervin ou de Manhattan. C’est lui qui a réalisé les mythiques calendriers Swissair de 1952 à 1990.
WERNER BISCHOF Né à Zurich en 1916, décédé en 1954 dans un accident au Pérou, ce graphiste est le premier photographe attaché à Du et compte parmi les photographes suisses les plus renommés au niveau international. Son travail sur les destructions de la guerre en Europe fit sensation en 1949. Cette même année, il fonde l’agence Magnum avec Capa et Cartier-Bresson.
RENÉ BURRI Né à Zurich en 1933, photographe de presse autant que portraitiste ou artiste versé dans le collage, il a couvert tous les événements majeurs des années 50 à 80, de l’Extrême-Orient à Cuba en passant par Prague ou Paris et nombre de ses photos, comme ses portraits de Che Guevara, Le Corbusier ou de Picasso, sont devenus des icônes.
ROBERT FRANK Né à Zurich en 1924, formé dans la même ville par Hermann Segesser et Michael Wolgensinger, il émigre aux Etats-Unis en 1947 et fait dès lors les allersretours entre les deux continents. Le style atypique, libre, spontané et sombre de la série «Les Américains» en 1958 le rend célèbre dans le monde entier. Du le publia dès le début des années 60.
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