L'Hebdo;
2002-10-17 L`invité L`aube du terrorisme
L'aube du terrorisme
Une page d'actualité... signée Albert Camus. Les mécanismes de la terreur, en Algérie et ailleurs, apparaissent permanents.
Par Albert Camus
Le terrorisme, en effet, n'a pas mûri tout seul; il n'est pas le fruit du hasard et de l'ingratitude malignement conjugués. On parle beaucoup à son propos d'influences étrangères et sans doute, elles existent. Mais elles ne seraient rien sans le terrain où elles s'exercent, qui est celui du désespoir. En Algérie, comme ailleurs, le terrorisme s'explique par l'absence d'espoir. Il naît toujours et partout, en effet, de la solitude, de l'idée qu'il n'y a plus de recours ni d'avenir, que les murs sans fenêtres sont trop épais et que, pour respirer seulement, pour avancer un peu, il faut les faire sauter.
Ceux qui parlent au nom des Français d'Algérie refusent de reconnaître que le peuple arabe vivait sans avenir, et dans l'humiliation. Mais c'est qu'ils refusent inconsciemment de considérer ce peuple comme une personne; ils oublient que l'honneur, et ses souffrances, a longtemps été une vertu traditionnelle du monde arabe. Est-il donc trop tard pour leur demander, devant le désastre, de passer par-dessus leur rancoeur et leurs fureurs, même légitimes, pour reconnaître enfin, avec réalisme, leur longue erreur? (...)
Le silence, la misère, l'absence d'avenir et d'espoir, le sentiment aigu d'une humiliation particulière au moment où les autres peuples arabes prenaient la parole, tout a contribué à faire peser sur les masses algériennes une sorte de nuit désespérée d'où fatalement devaient sortir des combattants.
Alors a commencé de fonctionner une dialectique irrésistible dont nous devons comprendre l'origine et le mortel mécanisme si nous voulons lui échapper. L'oppression, même bienveillante, le mensonge d'une occupation qui parlait toujours d'assimilation sans jamais rien faire pour elle, ont suscité d'abord des mouvements nationalistes, pauvres en doctrine, mais riches en audace. Ces mouvements ont été réprimés.
Chaque répression, mesurée ou démente, chaque torture policière comme chaque jugement légal, ont accentué le désespoir et la violence chez les militants frappés. Pour finir, les policiers ont couvé les terroristes qui ont enfanté eux-mêmes une police multipliée. Au terme affreux, mais non dernier, de cette évolution, la révolte, débordant l'Aurès, assiège Philippeville, et aussitôt la responsabilité collective est érigée en principe de répression.
Devant ce mouvement sans cesse accéléré, la tentation est grande de se résigner, en effet, et l'on comprend que, dans la métropole, tant de Pilate se lavent les mains. Mais cette résignation ne peut qu'aggraver encore les problèmes quasi insolubles qui se posent à nous. (...)
Disons d'abord ce que tout le monde sait, même les colons et les nationalistes: l'action terroriste et la répression sont, en Algérie, deux forces purement négatives, vouées toutes deux à la destruction pure, sans autre avenir qu'un redoublement de fureur et de folie. Ceux qui font mine de l'ignorer ou qui exaltent l'un à l'exclusion de l'autre, ne parviennent qu'à resserrer le noeud où l'Algérie étouffe et nuisent pour finir à l'une ou l'autre cause qu'ils veulent pourtant servir.
Le terrorisme algérien est une erreur sanglante, à la fois en lui-même et dans ses conséquences. Il l'est en lui-même et dans ses conséquences. Il l'est en lui-même parce qu'il tend, par la force des choses, à devenir raciste à son tour et, débordant ses inspirateurs mêmes, à cesser d'être l'instrument contrôlé d'une politique pour devenir l'arme folle d'une haine élémentaire. (...)
Le terrorisme est aussi une erreur quant à ses conséquences. Son premier résultat, en effet, est de fermer la bouche aux Français libéraux d'Algérie et, par conséquent, de renforcer le parti de la réaction et de la répression. Ceux qui, sur les lieux mêmes, pourraient faire entendre la voix de la raison (et le gouverneur général lui-même) se voient imposer silence au nom de l'instituteur assassiné, du médecin blessé, du passant égorgé et des écoles incendiées.
Le terrorisme, dans le cadre algérien, aboutit ainsi à mettre tous les instruments du pouvoir dans les mêmes mains implacables, et à instaurer une épreuve de force généralisée. De cette épreuve, le peuple algérien ne pourra sortir que mutilé. (...).
© Editions GALLIMARD
Extraits de «Réflexions sur le terrorisme, Albert Camus».
Ed. Nicolas Philippe
(à paraître).
Albert Camus
1913 Naissance à Mondovi (Algérie).
1938 Journaliste à «Alger-Républicain».
1942 «L'Etranger» (roman).
1957 Prix Nobel de littérature.
1960 Mort dans un accident de voiture.
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