Reprenons. En ce mois de juin, Augustin Rebetez montre ses images au Kunsthaus d’Aarau, à la Fnac de Lyon et à la Fine Arts Gallery de Pékin dans le cadre de l’exposition collective reGeneration2. Cet été, il sera l’invité des Rencontres de la photographie d’Arles, puis du Mois de la photographie à Montréal. Pour un artiste qui était encore étudiant – à l’Ecole de photo de Vevey – il y a deux ans à peine, voilà qui est réjouissant.
C’est justement en 2009 qu’Augustin Rebetez s’est fait connaître, et de quelle manière. Au Photoforum de Bienne et au Musée de l’Elysée de Lausanne, le Jurassien a dévoilé ses Gueules de bois. Une série d’images crues sur les beuveries de jeunes dans son canton, le Jura, avec leur lot de corps comateux, solitaires ou agressifs dispersés dans la nature.
Impact médiatique maximum, mais aussi reproches adressés après coup au photographe, accusé de n’avoir pas trop cherché le consentement de ses modèles en fâcheuses postures alcoolisées.
Ces expositions inaugurales ont montré d’entrée de cause la méthode Rebetez. L’artiste de 24 ans multiplie les moyens d’expression. Il photographie et filme avec la même aisance et le même appareil, l’un de ces reflex japonais désormais bons à tout faire.
Parfois frustré par les limites de la photo, Augustin Rebetez tire parti du «stop motion», une animation image par image à l’esthétique à la fois désuète et contemporaine. Il dessine aussi, avec un trait proche de l’art brut, et écrit par jets furieux, mais souvent drôles. A preuve son récent Manifeste des jeunes qui font de l’art, où il tourne en dérision la vanité des artistes en herbe, lui compris.
La méthode Rebetez, c’est une façon proliférante de disposer des photos, vidéos, dessins et textes aux murs des galeries et musées. Les images se chevauchent, s’agglutinent comme des essaims, dressent des listes sans fin. Elles fonctionnent en réseaux, connectées les unes aux autres pour faire circuler du sens, tisser de la poésie et associer des idées.
Exemple? Une photo d’aurore boréale prise en Norvège au creux de l’hiver est disposée à côté d’une photo de jeune fille une cigarette à la main: les volutes de fumée qui s’échappe de sa bouche répondent aux enroulements phosphorescents dans le ciel.
Aux murs toujours, une image floue peut côtoyer une image parfaitement piquée. Augustin Rebetez n’est pas un maniaque de la précision photographique, même s’il est plus que capable de soigner la lumière, l’exposition, le cadre ou l’expression. Il accumule des milliers d’images pour une exposition, ou n’en produit qu’une vingtaine à peine, comme récemment en Norvège. «En fait, je n’ai pas de style, sourit le jeune Jurassien.
Pendant mes études à Vevey, j’ai essayé d’en avoir un, avec un Leica chargé de films noir et blanc, mais je m’en suis lassé. Avoir un style, c’est être prisonnier de lui. Moi, je veux tout essayer, au flash ou sans flash, en photo ou vidéo, en montrant une ou plusieurs personnalités, un ou plusieurs genres photographiques.»
Les images d’Augustin Rebetez vont et viennent entre le documentaire et la mise en scène. Il compose des récits visuels peuplés d’êtres masqués, toujours mystérieux, souvent inquiétants. Avec quelques complices, l’artiste bricole des monstres avec du papier et du scotch. Ou il exprime grâce à des modèles tous les registres de la colère. Ou il invente l’histoire fantastique du portrait peint d’un homme qui erre dans une maison abandonnée avant de trouver l’âme sœur, le portrait d’une femme.
La tendance documentaire d’Augustin Rebetez s’exprime actuellement à plein dans son village de Mervelier, au fond du val Terbi, sur une frontière linguistique qui était aussi un passage romain. Du vert partout, des vallonnements ici et là, et un village de 600 âmes où l’artiste, comme il l’écrit lui-même, a «cueilli des pissenlits, puis un premier baiser avant de revenir l’objectif en bandoulière».
A la demande des autorités du village jurassien, Augustin Rebetez a photographié et filmé les habitants. Il a également puisé dans leurs albums de famille des documents anciens, des images comme des coupures de journaux. Voilà le Claudi, le Noldi, le Dédé, l’agriculteur suractif, la famille UDC, des triplés, des vieux garçons, la Thérèse dont la parole s’est soudain libérée après la disparition de son mari, ainsi qu’un lapin sous hypnose et un poisson âgé de 7 ans.
Sans oublier la dame qui, au début des années 60, affichait sur ses bras les stigmates de la passion du Christ. L’ancien transformateur électrique, un bâtiment étrange en bordure de village, accueillera dès le 10 juin les images de cette enquête de très grande proximité. Une vingtaine de photos tirées en grand format seront éparpillées dans les champs à proximité du transformateur.
Le vernissage, le 10 juin au soir, prendra la forme d’une fête de village avec fanfare, cors des Alpes, projections, humoriste et discours officiels. Augustin Rebetez a intitulé son exposition Mervelier, probably the best village in the world. C’est du second degré voulu par l’artiste. Mais l’affirmation n’est pas loin d’être vraie. Notamment grâce à un trublion dont l’énergie n’a d’égale que l’imagination. Et dont l’esthétique spontanée n’a pas fini de surprendre son monde.
«Mervelier», Augustin Rebetez, exposition dans le transformateur, ouverte le week-end de 14 à 18 h, jusqu’au 15 août. Vernissage le 10 juin. www.augustinrebetez.com
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