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Vila-Matas à Dublin
L’original Barcelonais se met dans la peau d’un alter ego qui, déprimé, s’invente un voyage (presque) n’importe où.
Partira, partira pas? C’est la question que l’on se pose jusqu’à la moitié de ce nouveau roman du fabuleux et méandreux Enrique Vila-Matas, spécialiste de Robert Walser et de la nostalgie du non-vécu, qui s’ouvre sur une annonce impromptue de voyage à Dublin, faite par le narrateur à ses parents. Samuel Riba est éditeur. Il a fait faillite et il sombre dans une déprime tenace, passant tout son temps sur la grande Toile de son ordinateur. Celia, sa femme, regarde avec une méfiance grandissante l’autiste virtuel qu’il est en train de devenir. Lui veut lui prouver qu’il peut encore partir, rencontrer du monde, désirer et être désiré.
Requiem pour Gutenberg. Ce sera Dublin, pour rien, par hasard, pour Joyce, parce que c’est l’endroit idéal afin d’entonner un «requiem pour la galaxie Gutenberg» et la mort du livre tel qu’il l’a connu, un hymne cynique à la «grande masse analphabète créée délibérément par le Pouvoir», à l’«immense malentendu et la médiocrité générale». Riba, lassé de sa culture hispanique compassée et théâtrale, après le «saut» français fait dans sa jeunesse, s’apprête à faire le saut anglais, pour un pays neuf à ses yeux, le seul où peut-être il pourra trouver le génie, la «première personne qui était en lui» et qui a si vite disparu, recouverte couche après couche, année après année, par les auteurs de son catalogue.
Sa préparation pour son voyage à Dublin est le prétexte à une longue divagation mentale qui le pousse des écrivains irlandais en général à Brendan Behan, pilier de bar génial, en passant par New York, seule ville du monde où il aurait pu être heureux, l’alcool, qu’il a dû abandonner à regret, son catalogue d’auteurs exigeants mais désormais inutiles et désuets, ses parents, à qui il rend visite tous les mercredis sans rien avoir à leur dire, sa fascination pour la vie ordinaire, le fait que son père soit né le jour où Joyce recevait son premier exemplaire de Ulysses ou encore la cathédrale Saint-Patrick de Dublin, dans laquelle Antonin Artaud est devenu définitivement fou, quand il a cru que la canne du saint était la même que la sienne. Une fois à Dublin, des fantômes, un enterrement, Celia qui part.
A chaque page, la plume prend les chemins de traverse, digresse, erre avec méthode et précision entre jeux métafictionnels et mises en abyme érudites. Vila-Matas, humble et prétentieux à la fois, populaire et snob, poète et entomologiste, livre avec Dublinesca une nouvelle tranche de vie intime et pudique, brillante et triste, tout en faisant de Ulysses une nouvelle métaphore de la recherche du sens de la vie. De sa vie.
Isabelle Falconnier
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