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Duel entre képis et casquettes

Mis en ligne le 21.04.1994 à 00:00

Le suspense pour la victoire est vite résumé: ce sera soit les gardes-forts soit les gardes-frontières. Terrible rivalité.

L'Hebdo; 1994-04-21

Patrouille des glaciers Duel entre képis et casquettes

Le suspense pour la victoire est vite résumé: ce sera soit les gardes-forts soit les gardes-frontières. Terrible rivalité.

La grande patrouille des glaciers démarrera donc de Zermatt, dans la nuit de vendredi à samedi, direction Verbier. Depuis quelques semaines déjà, les pronostics vont bon train sous les casquettes et les uniformes. Car, à moins d'un cataclysme, la lutte pour la victoire se jouera, une fois de plus, entre les deux équipes rivales de toujours, celle des gardes-forts, représentant l'armée, et celle des douaniers, les gardes-frontières, les deux seules capables de boucler ces 50 kilomètres en forme de montagnes russes en moins de huit heures. Une affaire de prestige, les chefs des deux camps, petit sourire en coin, sont les premiers à le reconnaître. «C'est un peu comme Oxford-Cambridge en aviron. Le reste de l'année nous sommes copains, mais une fois le dossard enfilé, plus de cadeaux», assure Peter Fässler, responsable du sport au Département des douanes. Des propos qu'approuve totalement la casquette richement galonnée du major Morisod, patron des gardes-forts à Saint-Maurice. «Pour eux comme pour nous, c'est l'échéance de l'année.»

En 1990, les douaniers l'avaient emporté haut la casquette. Revanche deux ans plus tard. Et cette année? Si l'on en juge par les courses du même style disputées en février et mars, les gardes-forts partent largement favoris. Mais le major Morisod ne cache pas une certaine méfiance. «Je ne serais pas étonné que les douaniers aient sciemment caché leur jeu jusqu'ici.» Il est, en tout cas, resté sceptique devant l'abandon de leur première équipe lors du récent Trophée du Muveran, véritable répétition générale de la Patrouille. Et si les douaniers mijotaient un sale coup? Peter Fässler esquisse un sourire. «Notre tactique est prête, nous ne partons pas battus d'avance.»

Au fil de ces éditions, la Patrouille des glaciers s'est un peu départie de son côté militaire. Plus question par exemple de porter le fusil. L'armée continue à tout organiser, plus de 800 soldats ont balisé le parcours cette semaine, mais la course est devenue un véritable événement sportif. De 168 en 1984, l'année de la résurrection de la course, le nombre de patrouilles est passé à 470 cette année, un chiffre limite. Plus de150 demandes ont été refusées pour raison de sécurité. Pour en absorber un maximum, une petite patrouille sur le parcours Arolla-Verbier est même organisée pour la première fois en semaine, ce jeudi. Les civils ont donc pris goût à cette épreuve, mais même les plus forts d'entre eux, que ce soit les frères Salamin, guides à Grimentz, ou l'équipe de Gobet, le marathonien de Bulle, savent qu'ils n'ont aucune chance face à ceux qu'on appelle ironiquement les «pros».

Depuis octobre, pratiquement libérés de toutes leurs tâches, ils ne font que s'entraîner. Trois à quatre jours par semaine, remontant à peaux de phoque les pistes de toutes les stations valaisannes. Benoît Aymon, de la TV, qui y a tourné pendant près d'un mois un «Passe-moi les jumelles», n'a cessé de les apercevoir, fonçant comme des dératés. «Quand ils nous dépassaient, j'avais l'impression d'être un escargot», relève-t-il. Dans les deux camps, les sélections ont été impitoyables pour constituer la première équipe. Côté douanes, on a repris les vainqueurs de 1990, André Rey, le Combier, ancien membre de l'équipe suisse de ski de fond, avec le Fribourgeois Buchs et le Valaisan Cheseaux. Côté militaire, trois jeunes Valaisans ont été choisis, le lieutenant Perruchoud, accompagné de deux appointés, Taramarcaz et Richard. Même Daniel Hediger, pourtant sélectionné olympique en biathlon à Lillehammer, n'y est que remplaçant. C'est dire le niveau d'ensemble.

Rien n'a été négligé depuis dans leur préparation. Peter Fässler a même voulu engager un entraîneur de l'ex-RDA, mais le veto de son département a été formel: comment justifier un tel investissement à l'heure où les douanes licencient? Quant aux militaires, ils sont allés peaufiner leur forme, ces derniers jours, dans une cabane située à 3200 m d'altitude, au-dessus de Vercorin, de manière à s'acclimater encore mieux à l'altitude. Intox? Il en faut plus pour impressionner le douanier Michel Cheseaux, ce vieux routier. «Moi, de toute façon, je n'ai jamais supporté de dormir si haut», rigole-t-il.

Prime à la solidarité

Quoi qu'il en soit, sur le parcours, c'est l'équipe la plus homogène qui l'emportera. Seul le temps du troisième est pris en compte. Un équipier connaît-il un passage à vide, c'est aux deux autres de le soutenir, de lui porter son sac, de lui changer ses peaux de phoque. Si les jeunes gardes-forts partent pied au plancher dans la première et terrible montée de Zermatt à La Tête-Blanche (une heure de footing puis deux de peau de phoque), les douaniers n'essaieront pas forcément de les suivre. La vraie course, dit-on, commence au lever du jour à Arolla lorsqu'il reste encore deux terribles cols à franchir, celui de Riedmatten et celui presque à pic de Rosablanche. C'est lorsque la température commence à monter (après avoir souvent frisé les -20°) que la déshydratation guette. Que les jambes commencent à peser des tonnes.

Alors qui arrivera en tête à Verbier? Jean-Noël Monney, commandant des douanes à Lausanne, est confiant: «C'est une bonne année pour nous. Nos troupes à skis ont déjà coincé plusieurs trafiquants sur les pistes. Alors une victoire à la Patrouille arriverait comme une cerise sur le gâteau.» Mais le major Morisod ne l'entend pas de cette oreille. Ce mordu de sport voudrait créer une nouvelle troupe réservée aux athlètes d'élite, comme en Italie ou en France. Le projet se trouve déjà au Département militaire. Un succès samedi serait du meilleur effet. Gardes-forts, gardes-frontières? Ça va chauffer.·

Bertrand Monnard

Les douaniers l'emportaient en 1990. Deux ans plus tard, c'était au tour des garde-forts (ci-dessus). Et en 1994... la course les opposera une nouvelle fois




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