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Edito
Écoeurante impunité

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 06.01.2010 à 09:54

D’accord, Bradley Birkenfeld, l’ancien gérant de fortune d’UBS, n’est pas crédible dans le rôle du chevalier blanc. Amorale, sa tentative de toucher le jackpot grâce à sa collaboration avec le fisc américain? Peut-être. Mais il a raison lorsqu’il lance devant les caméras de la chaîne CBS: «Comment se fait-il que je sois le seul à avoir été jugé?»

Car ce qui apparaît avec les confessions de Birkenfeld et l’enquête de la justice américaine, c’est l’existence d’un système de fraude pratiquée à l’échelle industrielle. Dans une longue enquête, notre rédacteur Yves Steiner en démonte les mécanismes: dès 2000, les dirigeants d’UBS mettent en effet sur pied une machine de guerre conçue pour contourner les nouvelles réglementations américaines. Parce qu’ils se rient des avertissements, parce qu’ils se croient au-dessus des lois, parce qu’ils pèchent par mégalomanie et appât du gain, les responsables de la première banque suisse, Ospel en tête, restent aveugles à l’imminence du danger (lire le dossier UBS, dix ans de scandales: le polar qui raconte la débacle, par Yves Steiner).

Le grand timonier d’UBS réussira ainsi le sinistre exploit d’entraîner son groupe à la fois dans le maelström des subprimes et dans celui d’une guerre fiscale devenue sanglante. Une double débâcle, qui pousse l’ensemble de l’économie suisse au bord du gouffre. Le désastre est évité de justesse grâce à l’intervention de la Banque nationale et du gouvernement.

Avec le recul, on comprend aussi mieux comment le sauvetage d’UBS, à l’automne 2008, va éclipser la bombe à retardement de l’affaire Birkenfeld. Les démêlés de la banque avec les autorités américaines (et l’implication, bientôt inévitable, du Conseil fédéral) passent en effet au second plan. Personne ne veut comprendre que ce conflit débouchera inexorablement sur la mort, puis l’enterrement d’un secret bancaire prétendument non négociable. La reddition n’en sera que plus humiliante.

Sonnés par ces mauvais coups en cascade ou obsédés par le souci de tourner la page, on en oublie presque aujourd’hui l’ampleur des chiffres, l’énormité de la crise d’UBS. L’abdication de la justice n’en est que plus choquante. Elle est surtout dangereuse et malsaine. Elle nourrit le mépris des institutions et exacerbe les rancœurs populaires. Elle encourage les vocations des Ospel en herbe. Car pourquoi se priver si le grand banditisme financier n’entraîne aucune sanction sérieuse?

Malgré la décision de l’actuel conseil d’administration d’UBS et celle du Parquet zurichois de renoncer à des poursuites pénales, on ne peut pas en rester là. Le Parti socialiste, probablement avec l’appui de l’UDC, proposera lors de la session de mars la création d’une commission d’enquête. Mais le Parlement doit aller plus loin. Il pourrait par exemple contraindre le Conseil fédéral à exiger des dirigeants actuels d’UBS qu’ils entament une procédure civile contre Ospel & C ie. Ceux-ci, contrairement à Birkenfeld, ne finiraient pas en prison. Mais ils perdraient sans doute tous leurs millions. Ils finiraient ruinés. Vu l’étendue de leurs responsabilités, ce ne serait que justice.

Pour l’heure, en dépit des gesticulations, on ne sent cependant pas une vraie détermination. Y compris à gauche. Naufrageur de Swissair, fossoyeur du secret bancaire et, plus largement, traître à l’honneur de ses propres collaborateurs comme à celui de la Suisse entière, Ospel a donc toutes les chances de jouir tranquillement de sa fortune. Une impunité difficile à avaler. Si rien n’est entrepris, elle restera comme le plus grand scandale de l’histoire économique du pays. Ecœurant.

Le traître, ce n’est pas Birkenfeld. Mais Ospel.

 





Tags: Alain Jeannet, édito, UBS, Ospel, Birkenfeld,

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