L'Hebdo;
2003-06-26 Ecole genevoise: le témoignage d'un père «rénové» Éducation «Finie la récréation», s'écrient certains pour qui l'école primaire rénovée sacrifie les notions de travail et de mérite
Éducation «Finie la récréation», s'écrient certains pour qui l'école primaire rénovée sacrifie les notions de travail et de mérite. Un point de vue qu'avait jadis partagé Gabriel de Montmollin.
Revenir comme au bon vieux temps aux notes, au redoublement et aux cycles annuels d'évaluation de l'élève, voilà le système que l'initiative déposée par l'Association Refaire l'Ecole (ARLE) propose de retrouver alors même qu'à la rentrée de septembre 2003 près de la moitié des écoles auront été «renouvelées». Pour situer le débat, rappelons que dans ses grandes lignes, cette rénovation abandonne le système de notes au profit d'une expertise plus argumentée des acquis ou carences de l'élève; elle ne soumet par ailleurs ce dernier qu'à deux évaluations au terme de la 2e et de la 6e année afin de mieux tenir compte des rythmes différents d'apprentissage de chacun. Donc, un système relativement proche du fameux EVM vaudois ou du système neuchâtelois.
Voilà pour le décor. Voyons maintenant comment on y entre.
Quand on me proposa d'inscrire nos trois enfants dans un des temples pionniers de la rénovation scolaire à Genève, je déclinai l'offre. A une époque où les parents ne savent plus très bien comment fonder et exercer l'autorité dans le cadre familial, il ne me déplaisait surtout pas de confier quatre jours par semaine à une école publique traditionnelle le soin de résoudre cette question. Et puis, à l'époque, en 1998, circulait une rumeur persistante sur l'enseignement de l'orthographe dans cet établissement pilote des Eaux-Vives. «Figure-toi, m'avait confié un parent, que non seulement la maîtresse de mon enfant oublie des fautes sur le corrigé de la dictée, mais ses propres remarques en marge en sont truffées!» Bel exemple pour la jeunesse...
Des arguments persuasifs C'est alors qu'entrèrent en scène quelques amis alternatifs qui me brossèrent au cours d'une soirée particulièrement réussie deux ou trois effets enthousiasmants de la rénovation, notamment sur l'art de la conversation - ou du bavardage? - que développaient les enfants de l'école des Eaux-Vives. L'argument fit mouche. Autres raisons d'y aller quand même: l'horaire de l'école s'accordait bien avec l'activité professionnelle légèrement désorganisée de notre couple et, impact décisif sur mes vapeurs, la meilleure amie de ma fille aînée venait de s'inscrire aux Eaux-Vives. Va pour cette école, me disais-je, mais ouvrons l'oeil.
Les bonnes Questions Les premiers temps, le vocabulaire utilisé par mes enfants sur leurs activités scolaires me fit craindre le pire. Quand je les interrogeais sur le calcul, la dictée ou la grammaire, ils me répondaient «projet personnel», «auto-évaluation» ou «porte-folio». Aux réunions avec les enseignants, je ne comprenais pas bien ce dont on parlait et je dus longtemps patienter avant qu'une bonne âme m'explique que tout cela visait l'échec scolaire. Je pus enfin me poser les bonnes questions.
Pour mieux réussir, faut-il par exemple bannir le papier à carreaux au profit de la feuille blanche, comme le proposèrent certains pionniers de cette rénovation? Ou doit-on systématiquement féliciter les enfants avec des grands «Bravo» dans les marges chaque fois que les mots mal orthographiés dans une dictée sont moins nombreux que les mots justes? Et le nerf de la guerre? Puisque les notes sont abolies et les cycles d'évaluation étalés sur quatre ans, chaque enseignant est appelé à suivre de très près le travail de l'élève pour imprimer un rythme personnalisé à sa progression, cela tout en dispensant ses cours à des classes hétérogènes de deux niveaux et en partageant avec les collègues des informations sur chaque écolier et les méthodes expérimentées. Dans ces conditions et sans augmentation des effectifs, la rénovation ne risque-t-elle pas de vieillir prématurément?
Un retour prometteur Ce serait bien dommage, car quand les principaux acteurs du processus parviennent à assumer l'ensemble de ce programme, le retour est prometteur. Au-delà des apprentissages administrés qui favorisent incontestablement le développement des individualités, l'école rénovée suscite un véritable sentiment communautaire entre les classes. «Ce matin, j'ai travaillé avec Amélie sous la responsabilité d'Irène», nous raconte l'un de nos enfants qui dans sa classe n'a pas d'Amélie comme copine ni d'Irène comme enseignante. Et ce sentiment d'appartenance ne se développe pas dans le rejet des formes traditionnelles de la discipline et des usages. Lors d'une visite qu'elle avait faite dans l'école des Eaux-Vives, l'ancienne cheffe du Département de l'instruction publique Martine Brunschwig Graf avait été surprise en bien d'entendre dans les couloirs pleins de «Bonjour Madame, comment allez-vous?»
L'expérience a aussi comme mérite, que l'on soit pour ou contre, de faire beaucoup causer les parents sur des questions dépassant les problèmes d'intendance et les surenchères verbales à propos des qualités uniques de sa progéniture personnelle. A la sortie des classes, sur le chemin de l'école ou autour des reliefs d'un anniversaire, on parle autorité, transmission des valeurs, vie en communauté, et ces débats improvisés rénovent bien entendu certaines positions que la pratique avait déjà ébranlées.
J'ai donc changé d'attitude à l'égard de la rénovation que je vois d'un oeil plus constructif. Dans l'autre sens, je sais que parmi ceux qui m'ont encouragé au début à faire le pas, certains pourraient bien voter en faveur de la réintroduction des notes dans l'enseignement primaire. Ils font partie des 25% de parents mécontents de la rénovation et je vais bientôt les inviter à une soirée particulièrement réussie. |
Pour mieux réussir, faut-il bannir le papier à carreaux au profit de la feuille blanche, comme le proposèrent certains pionniers de cette rénovation?
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