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Ecole sans notes: la guerre des profs

Mis en ligne le 23.01.2003 à 00:00

L'Hebdo; 2003-01-23

Ecole sans notes: la guerre des profs

Débat A Genève et dans le canton de Vaud, la suppression des notes génère un conflit ouvert entre les enseignants. Face à face.

Partisans du retour à la tradition, certains politiciens et parents s'activent depuis plusieurs années pour réintroduire les notes. Les enseignants, au travers de leurs syndicats, s'étaient jusqu'à ce jour déclarés officiellement pour les appréciations et autres évaluations non chiffrées, à l'exception de réserves individuelles entendues ici et là. Mais voilà que coup sur coup, deux associations de profs, ARLE (Genève) et AVEC (Vaud), se mettent, elles aussi, à la lutte active pour le retour des notes. La hache de guerre est à l'évidence déterrée dans les salles des maîtres.

«C'est vrai qu'il y a un clivage sur cette question, explique Marie-Claire Tabin, présidente du Syndicat romand des enseignants (SER). Fondamentalement, tous les enseignants veulent offrir la meilleure formation à leurs élèves. Ils sont par contre partagés sur les moyens d'y parvenir.» Impossible de savoir précisément quelle part des enseignants souhaite abandonner les évaluations, mais on constate que les profs des degrés secondaire (7 à 9e année) et secondaire supérieur (10, 11 et 12e année de scolarité) sont plus favorables aux notes que les instituteurs du primaire, et qu'à Genève, où les appréciations ont été introduites sur la base du volontariat, la satisfaction est plus grande que dans le canton de Vaud.

Tous les profs, qu'ils aient des arguments pour ou contre les notes, sont pourtant conscients d'une contradiction fondamentale dans la situation actuelle. Au primaire, les élèves sont jugés sur leur progression personnelle. Mais en fin de 6e année, ils sont répartis en trois groupes: les bons, les moins bons, les franchement pas très bons. Prôner le «chacun selon ses possibilités et à son rythme» pour finir par sélectionner le tiers le plus performant, est-ce bien honnête? En regardant de plus près les propositions avancées pour résoudre cette incohérence, on comprend que derrière les notes, c'est tout une vision de l'école qui est en jeu. La Société pédagogique vaudoise suggère par exemple de supprimer toute sélection jusqu'en 9e. Ce qui résout la contradiction pour les écoliers de 12 ans... en la repoussant à 16. Autre option: renoncer à l'hypocrisie de «l'épanouissement personnel» et dire dès la primaire, par des notes ou autrement, dans quel tiers se trouve chaque élève.

Notes ou pas, le conflit entre profs est désormais ouvert et l'on s'agresse de part et d'autre des deux camps. Reportage sur le champ de bataille.

Sonia Arnal

Qu'ils soient notés ou évalués, les écoliers seront répartis parmi les bons, les moins bons et les franchement pas très bons.

1. Le niveau d'exigence baisse

L'école, si elle a renoncé aux notes, n'a pas jeté par-dessus bord toute exigence: il y a des objectifs pour chaque cycle. Ça, c'est la théorie. Dans la pratique, les profs favorables au retour des notes constatent deux phénomènes qui prouvent la baisse des exigences: «Nous sommes supposés être "contre" le redoublement, explique une institutrice vaudoise. Du coup, les compétences à atteindre après deux ans de primaire sont tellement basses, du type "savoir lire un texte facile", que personne ne peut échouer. Mais on oublie que ces objectifs étaient atteints par presque la totalité des élèves après une année de primaire il n'y a pas si longtemps...» Autre argument, la pédagogie de compensation: «Si un élève échoue complètement à un test de maths, je dois lui donner des exercices supplémentaires et lui faire repasser l'épreuve jusqu'à ce qu'il y arrive, poursuit la même enseignante. A ce régime, même les plus mauvais finissent par faire tout juste. En apparence, tout le monde il est bon, mais il me semble que la vitesse à laquelle un élève comprend une notion est quand même un signe de son intelligence...»

Selon, Anne Sprungli ou Brigitte Koller Hayoz à Lully (GE), toutes deux enseignantes dans le primaire, «ce n'est pas parce que nous avons renoncé aux notes que nous avons renoncé à l'ambition». Trop facile selon elles d'accuser la suppression des notes d'entraîner par exemple une orthographe moins bonne qu'autrefois: «C'est d'abord un problème de société, des jeunes qui lisent moins, des étrangers plus nombreux et peut-être pas encore assez aidés dans leur intégration.» De plus, explique Anne Michel, enseignante, «ce nouveau système oblige les parents à s'intéresser de beaucoup plus près à l'évolution scolaire de leur enfant». Trois entretiens au moins en cours d'année lors desquels les parents sont renseignés sur le nouveau système d'évaluation mais surtout sur l'évolution de leur rejeton: la pression sur l'enfant pour maintenir ses efforts est nettement plus forte.

2. Les parents ne comprennent plus rien

«C'est sûr qu'il y a un grand travail de traduction à faire, concède Jacques Daniélou, président de la SPV (Société pédagogique vaudoise), favorable aux évaluations et à EVM. Une des limites du nouveau système, c'est sans doute sa grande complexité.» Les parents ont beau s'intéresser aux résultats de leur progéniture, le langage utilisé par les enseignants est en effet tellement teinté du jargon propre à la recherche pédagogique que les meilleures volontés sont découragées. 4 sur 10 ou 2 sur 6, ça ne dit peut-être pas tout, mais ça a le mérite de la clarté. «Luc n'est pas encore capable de repérer les éléments caractéristiques d'un récit transmis par le texte, notamment pour ce qui concerne les informations relatives à la situation de communication», c'est plus précis, certes, mais on n'est pas sûr que les parents comprennent...

«La note manquait d'intelligence. Jamais les enseignants n'ont fait autant d'efforts pour être compris des parents», affirme Brigitte Koller Hayoz. Et jamais les parents les ont aussi bien considérés. Du moins à Genève. Les entretiens réguliers - inexistants dans l'ancien système - ont permis de créer une relation de confiance. Sur les 1200 parents interrogés dans les écoles qui ont supprimé les notes, 75% se disent satisfaits ou très satisfaits par la nouvelle évaluation. 80% comprennent clairement comment leur enfant progresse et 90% plébiscitent les nouveaux moyens d'évaluation (un portfolio avec tous les travaux importants et le livret scolaire qu'ils reçoivent deux fois l'an et dans lequel l'enseignant inscrit ses commentaires). Seule remarque: ces parents considèrent qu'un troisième pointage devrait être fait pour mieux contrôler l'évolution de leurs chères petites têtes blondes.

3. Les évaluations sont trop floues

Plus que floues, elles sont surtout mal adaptées aux besoins des parents et des élèves, selon les détracteurs des évaluations. Par ailleurs, il manque dans l'évaluation formative, qui vise à juger l'élève par rapport à sa propre progression et par rapport aux objectifs à atteindre, un élément fondamental: la comparaison. Ce n'est pas un dommage collatéral, mais une volonté délibérée des nouveaux systèmes d'évaluation: halte à la compétition, mort au classement. Les parents ne peuvent donc jamais situer l'enfant par rapport à ses camarades. Mais lors de la sélection, en fin de 6e, c'est bien, en caricaturant à peine, les huit premiers de la classe qui seront orientés dans la meilleure filière, et les huit derniers dans la moins bonne... Pourquoi cacher aux parents durant toute la primaire dans quel tiers se situe Junior?

«Au contraire, elles sont beaucoup plus précises que les notes», affirment les enseignants sondés à Genève. L'évaluation des épreuves certificatives doit se doubler à Genève d'un barème: l'élève reçoit donc par exemple un «satisfaisant» mais celui-ci peut aller de 6 à 10 points. Le «peu satisfaisant» de 1 à 5 et le très satisfaisant de 10 à 15. Second argument amené par Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise: «La note renseignait sur le nombre de fautes, mais ne disait rien sur ce qui avait été ou non compris.» Enfin pour tous les enseignants interrogés le nouveau système possède l'avantage d'évaluer la progression de l'élève et non plus une bête moyenne de notes.

4. Les profs surchargés, les évaluations bâclées

Les profs travaillaient déjà à 100% avant, et maintenant en plus ils passent leurs soirées à expliquer à des parents inquiets les réformes en cours et la situation de leur enfant. Sans compter les heures de formation continue, entre autres pour apprendre à «évaluer formatif». Tous essaient pourtant de satisfaire à la fois les exigences du département, plus ou moins bien comprises, et celles des parents. Dans le canton de Vaud, certains profs demandent d'ailleurs à diminuer le nombre d'informations périodiques (les bulletins scolaires): il y en avait quatre par an à l'origine, mais cela représentait un tel travail qu'on est vite passé à trois. Le département étudie la possibilité d'en faire deux. Les parents ont l'impression qu'on va encore diminuer les sources d'information à leur disposition. Qu'ils se rassurent: au primaire, de toute façon, tout le monde a «objectifs atteints». Alors qu'on le leur dise deux ou trois fois par année...

«Oui nous sommes surchargés, mais bâcler, ça non!» Brigitte Koller Hayoz comme d'autres enseignants, Thérèse Guerrier, directrice de l'enseignement primaire à Genève, ou Marie-Claire Tabin, présidente du syndicat des enseignants romands, tous reconnaissent que la charge de travail est plus importante. Dans certains quartiers plus défavorisés, la rencontre avec les parents (d'environ 22 élèves par classe) tient de la quête du Graal: parents qui ne viennent pas parce qu'ils n'osent pas ou alors qu'il faut aller trouver dans des centres de réfugiés. Tout cela forcément prend beaucoup de temps. Et si amélioration il peut y avoir, c'est bien sur ce point. Anne-Catherine Lyon et Martine Brunschwig Graf engageront-elles plus d'enseignants?

5. Le règne de la subjectivité

Plus qu'à la subjectivité, l'enfant peut se sentir soumis au jugement de son enseignant: «Avec les évaluations, on voulait éviter aux "mauvais" élèves d'être constamment abattus par des notes en dessous de la moyenne, explique un instituteur vaudois qui préfère garder l'anonymat. Entendre que je lui mets 4 sur 10 parce qu'il a fait six fautes, c'est finalement plus facile pour un enfant qu'un jugement sur sa personne du type "tu n'as pas compris comment on fait une addition ou tu ne sais pas encore compter jusqu'à dix".»

«Pour avoir pratiqué les deux systèmes, mettre une note laisse une beaucoup plus grande marge de manoeuvre que le nouveau système», affirme Anne Sprungli. Exemple: pour évaluer une composition, l'enseignant doit aujourd'hui poser une appréciation sur la base de différents critères très précis: trouver un titre, mentionner trois sentiments, utiliser les verbes au passé simple. Autrefois, il lisait le texte et apposait sa note comme il l'entendait «si le texte lui plaisait», note Anne Sprungli. La variation d'un prof à l'autre pouvait être terriblement sensible. Et donc injuste.

Sonia Arnal et Béatrice Schaad

Les enseignants veulent fondamentalement offrir la meilleure formation à leurs élèves.



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