Vous avez entendu les premiers craquements, vous avez vu de fines fissures qui se transforment maintenant en brèches béantes: depuis des mois, l’édifice de Wall Street est ébranlé par une suite de scandales, le dernier donnant lieu à ce qui pourrait être le néologisme de l’année: nous nous sommes tous bien fait «madoffer». Au-delà, c’est le capitalisme financier qui chancelle, une culture, une manière de voir la réalité du monde. Ou plutôt de ne pas la voir.
Peut-on tirer un parallèle entre la chute du Mur et celle du temple de la finance mondiale? 2009 fera-t-il écho à 1989? Comme l’explique notre rédacteur Michel Audétat, cette année fut celle de toutes les révolutions, de Berlin à Bucarest, de Tianan men à Kaboul. L’auteur Fukuyama parla même de «fin de l’histoire», comme si l’économie de marché et la démocratie occidentale réconciliées étaient désormais le seul modèle politique possible.
Vingt ans après, nous vivons peut-être un nouveau tournant. L’inénarrable George W. Bush lui-même avoue ses doutes et son désarroi. On revisite la pensée économique à la (re)lecture de Keynes. On évoque, et l’usage de ce concept tiré de l’histoire des sciences est pour une fois pertinent, un possible «changement de paradigme».
Les idées politiques qui pousseront sur les ruines encore fumantes du communisme et du dogme néolibéral ne sont pas encore visibles. Leurs contours sont flous, contradictoires ( lire la chronique de Jacques Pilet). Serons-nous plus avancés à la fin de 2009? Quels seront les événements (et les acteurs) qui permettront d’y voir plus clair? Dans ce traditionnel numéro double de fin d’année, nous tentons de donner quelques éléments de réponse.
Une Pax Obama. On le répète à satiété, aucun autre président américain n’a été confronté à une situation aussi dramatique que celle héritée par Barack Obama. Paradoxe, cet état presque désespéré de la maison états-unienne constitue sans doute son meilleur atout. A l’étranger, il pourrait être celui qui renoue le dialogue avec Téhéran, un geste qui facilitera une sortie du bourbier irakien et permettra de s’investir davantage en Afghanistan ( lire l’article suivant).
Le délabrement de la première économie du monde autorise, lui, les mesures les plus audacieuses pour réindustrialiser l’Amérique. Voilà pourquoi le terme de «New Deal Vert» n’est pas forcément à classer au rayon des éphémères gadgets de campagne.
La Chine s’essouffle. Ceux qui croyaient que l’Asie allait tirer l’économie planétaire déchantent. La crise mondiale révèle les faiblesses de la Chine comme celles de l’Inde, explique notre collaborateur Guy Sorman, auteur d’ouvrages sur ces deux géants. Face aux émeutes qui se multiplient, les autorités de Pékin n’auront le choix qu’entre plus de répression ou la sortie définitive du communisme. Grâce, notamment, à la privatisation des terres agricoles.
L’islamisme mais aussi la surenchère du nationalisme hindou constitueront, pour l’Inde, le danger principal. Selon Sorman, elle tiendra pourtant mieux le choc que sa voisine chinoise. Parce qu’elle est une démocratie ( lire l’article suivant).
Tsunami climatique. Ils sont nombreux, les oracles pour qui le tsunami financier vécu cette année n’est rien en comparaison des problèmes induits par le réchauffement de la planète. Le Bernois Thomas Stocker, l’un des membres du Groupement intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est de ceux-là: «Les politiciens visionnaires ont compris une chose, dit-il, plus on attend avant d’agir, plus on réduit les options concernant les mesures à prendre...» Les pays qui tarderont profiteront moins que les autres des retombées économiques du développement durable: des centaines de milliers, voire des millions d’emplois pour les cols verts. A cet égard, la timidité du programme d’assainissement énergétique du gouvernement est révélatrice: au rythme actuel de l’aide fédérale, il faudrait plus de cinq cents ans pour rénover l’ensemble du parc immobilier helvétique (lire cet article et celui-ci).
L’heure des villes. Les Romands paient le manque de mordant de leur lobby ferroviaire à Berne, la réalisation de la 3e voie traîne en longueur, et ceux qui rêvaient d’un RER lémanique devront patienter quelques années encore. A moins que les cantons n’entrent dans le jeu ou qu’on recourt, pourquoi pas, à un partenariat public-privé, comme le suggère le président d’Implenia, Anton Affentranger ( lire l’article suivant). En revanche, la métamorphose des agglomérations urbaines est bien amorcée, qui changera la façon de vivre en ville, mais aussi la manière de gouverner le pays. Dans la foulée, on expérimentera un nouvel âge d’or de l’architecture. Oubliée, l’époque où la Suisse dépensait des milliards pour Expo.02, avec l’obsession de tout démonter après la fête. Par souci d’effacer ses traces. Par peur d’exister ( lire l’enquête de Daniel Audétat).
L’invasion n’aura pas lieu. Les images de Ceaucescu exécuté, la mise en scène de Timisoara... Elles ne sont pas si éloignées, ces images d’une dictature ubuesque en phase terminale. Depuis, la Roumanie s’est ouverte, elle a rejoint l’Union européenne, elle exporte ses bras comme ses cerveaux. Le 8 février, nous voterons sur l’extension de la libre circulation avec ce pays qui pourrait permettre à la Suisse de combler partiellement ses besoins de main-d’œuvre dans l’hôtellerie, la santé, l’informatique, l’agriculture... La campagne s’annonce ardue pour le gouvernement: la récession qui monte, l’arrivée d’un conseiller fédéral notoirement anti-européen... Le non serait mauvais pour l’économie et catastrophique pour nos relations avec les Vingt-Sept. Un refus d’autant plus absurde que, comme le montre le reportage de Julie Zaugg, l’invasion n’aura pas lieu ( lire l’article suivant).
Génération Y. Ils ont grandi avec l’internet, ils chattent tout en faisant leurs devoirs, ils consacrent des heures aux jeux vidéo... Tous débiles? Bien au contraire, comme le montre le chercheur canadien Don Tapscott. Non seulement les membres de la génération née après 1980 sont plus intelligents que leurs parents, mais encore plus soucieux d’éthique, plus solidaires. Aux Etats-Unis, ils ont contribué à l’élection d’Obama en alimentant les réseaux sociaux. Le problème, c’est que la société n’a pas suivi: «Les enseignants se plaignent de leurs élèves, ajoute Tapscott, mais l’école n’a pas évolué depuis sa création.» ( Lire l’article suivant.)
Et les médias? Comme l’industrie automobile, qui souffre de la conjoncture, mais aussi de la lenteur avec laquelle elle se réinvente. Comme la banque, dont le redimensionnement ira de pair avec une réflexion sur son utilité et ses repères. Comme la plupart des secteurs de l’économie, en réalité, les médias n’ont d’autres choix que de se repenser. Notre tâche est d’abord d’informer et d’analyser l’actualité, bien sûr. Mais, face à une actualité démontée comme celle des douze mois écoulés, les journalistes ont, plus encore qu’auparavant, le devoir de donner un sens aux événements et d’enquêter sur ce qui se cache derrière l’écume des jours. En espérant que nous saurons répondre à vos attentes, chères lectrices, chers lecteurs, la rédaction de L’Hebdo vous adresse ses meilleurs vœux. Et vous remercie de votre fidélité.
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