Et si ce 8 août 2008 nous donnait l’avant-goût d’un nouvel ordre mondial? Et si ce fameux vendredi marquait un changement d’ère? On se souviendra en tout cas longtemps des Jeux olympiques de Pékin. Du débat sur les droits de l’homme et l’environnement. De ce stade en nid d’oiseau, scène extraordinaire d’un spectacle conçu pour impressionner l’ensemble de la planète, alors que, au même moment, éclate dans le Caucase une guerre entre deux Etats souverains, la première en Europe depuis 1945. Saisissant précipité. Et démenti flagrant à tous ceux qui annonçaient une fin de l’Histoire, une sorte de nirvana libéral et globalisé, à la suite de la chute du mur de Berlin.
Les JO marquent, on l’a dit ici, l’avènement d’une Chine passée en trente glorieuses années de l’enfer de la Révolution culturelle à une économie permettant de nourrir et de vêtir décemment l’énorme majorité des 1,3 milliard de Chinois. Un exploit unique dans l’Histoire, qui permet à Pékin de se poser en rival de l’Occident et de ses recettes de développement.
En répondant militairement aux provocations géorgiennes, Poutine montre lui aussi qu’il est déterminé à défendre les intérêts de la Russie tels qu’il les a définis. Pas question de se plier aux règles du jeu posées par les Etats-Unis et les Européens. Le néotsar Vladimir peut s’appuyer sur une armée modernisée et une force de frappe financière dont on n’a pas encore compris l’exacte portée. Un chiffre, un seul: au début de son règne, le baril de pétrole tournait autour de 25 dollars. Il a quintuplé depuis. La puissance russe s’en trouve renforcée d’autant.
A Moscou comme à Pékin, le même mécanisme est à l’œuvre: il s’agit de panser une blessure, de réparer l’humiliation d’un peuple, de restaurer la grandeur passée d’empires injustement déchus. Dans les deux cas, des gouvernements musclés dominent sans partage. Là-bas, c’est un parti communiste allergique à toute opposition, mais capable de s’ouvrir au capitalisme et d’organiser en douceur le passage d’une génération de dirigeants à l’autre. Ici, c’est un ancien espion, maître dans l’art de tordre le système politique russe et de récupérer les rênes de l’économie à son avantage. Le retour en force de ces deux puissances marque ainsi un nouvel âge d’or de l’autoritarisme. Et le rejet sans complexe de la démocratie libérale.
Les Etats-Unis comme l’Europe ne se sont pas suffisamment préparés à ce défi. Face à la crise dans le Caucase, on sent pour l’heure les deux candidats à la Maison-Blanche sur une ligne plutôt offensive. Et ce ne sont pas les dérapages de Saakachvili qui changent la donne: welcome dans l’OTAN! Quant à l’Europe, elle tente de surmonter ses divisions. Et montre une fois de plus qu’elle ne pourra que difficilement se passer des Etats-Unis pour faire de l’ordre dans son arrière-cour. C’est le drame paradoxal de l’Union: bâtie en son cœur sur un projet de paix («plus jamais ça!»), elle se montre impuissante chaque fois que les vieux démons resurgissent en ses marges. Elle a échoué au moment de l’éclatement de la Yougoslavie. Aujourd’hui, dans le conflit qui se noue en Géorgie, elle est la souris. Et Poutine, le chat.
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