Edito. La crise dans les têtes
Jouez avec la possibilité d’une récession, et la voilà qui devient réalité.
Ça y est: nous serions repartis pour dix années de crise, un peu comme après le premier choc pétrolier ou la grande récession des années 90, avec leurs cortèges de licenciements, la décroissance, le blues à tous les étages... Voilà ce que me disait l’autre jour un ami banquier, avec une sorte d’assurance fataliste. Il revenait d’un séjour en Espagne où les chantiers sont comme gelés. Il n’en finissait pas non plus de gloser sur l’incroyable légèreté des géants de la banque aux Etats-Unis et sur les fragilités du système financier mondial. Et l’inflation, cette sale bête qu’on croyait terrassée pour toujours? Selon lui, elle est de retour. Et pour de bon.
Ce catastrophisme n’est pas le seul fait des grands brûlés du secteur bancaire. Il est aussi largement répandu dans les médias, qui passent, il est vrai, par des changements structurels comparables à ceux de l’industrie horlogère soumise naguère à la révolution du quartz. Ainsi, le patron de Publigroupe, qui parle de «récession publicitaire». Ou les dirigeants d’Edipresse, qui annoncent, cette semaine, la suppression d’une cinquantaine d’emplois. Et tiennent sur l’avenir de la branche un discours plutôt cafardeux ( voir lien).
Alertés par l’annonce d’une hausse des primes maladie et par les chocs subis à la pompe, les consommateurs disent, eux, mettre un frein à leurs dépenses... Ils anticipent une baisse de leur pouvoir d’achat. Ils craignent de devoir se serrer la ceinture. Cette prudence se double d’un changement des habitudes plus large, plus profond et sans doute durable. Comme en témoignent ceux que nous avons appelés les «nouveaux radins» ( lire l’enquête de Marie Maurisse et Patrick Oberli).
Schizophrénie? Double langage? On ne trouve en tout cas pas dans les chiffres macroéconomiques la confirmation du désastre annoncé. La plupart des experts sont, au contraire, plutôt encourageants. Oui, nous connaissons un ralentissement de l’économie, mais il faut dire que nous flottions comme sur un nuage, à plus de 3% de croissance, ces deux dernières années – une situation de rêve. Non, nous ne devrions pas sombrer dans la récession: le marché de l’emploi est encore vigoureux. Et, malgré leurs états d’âme, les consommateurs continuent de sortir allégrement leur porte-monnaie.
Quant aux entreprises suisses, elles ont pour la plupart déjà accompli leur exercice fitness, même si elles font preuve aujourd’hui de retenue. Elles se sont modernisées, elles se sont aventurées sur de nouveaux marchés. Là encore, pas d’obstacles insurmontables sur l’écran radar.
Nous ne ferons pas l’apologie des inconscients qui se plantent la tête dans le sable au lieu de se préparer au pire. Mais il n’est pas moins toxique de noircir le tableau. Gare au défaitisme! Attention à ce mécanisme bien connu des psychosociologues, la prévision autoréalisatrice: il suffit de ressasser la possibilité d’une crise pour qu’elle devienne réalité. Les récessions, les vraies, les méchantes, naissent aussi dans les têtes.
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