Edito. La Suisse verte... de peur
D'où vient cette incroyable crainte de prendre un pari forcément gagnant?
 |
Pourquoi faut-il donc que le rêve vienne toujours de l’étranger? Prenez Masdar City, ville en chantier dans la périphérie d’Abou Dhabi, capitale des Emirats arabes unis (EAU). Là-bas, dans le désert, les autorités ont décidé (il y a trois ans) de construire la cité du futur énergétique. Une agglomération qui accueillera plus de 50 000 habitants, un centre de recherche de pointe supervisé par le prestigieux MIT, des centaines d’entreprises actives dans les énergies renouvelables. Une ville sans CO2, ni voiture, dont l’empreinte énergétique sera nulle, fruit du mariage des meilleures idées du «clean tech». Eolien, solaire, photovoltaïque, recyclage de l’eau et des déchets: rien n’est oublié. Dans une société qui s’interroge sur son avenir posthydrocarbures, ce projet qui tient encore du mirage laisse entrevoir un futur concret. Abou Dhabi, capitale mondiale de l’écologie? Pourquoi pas. Les scientifiques, chercheurs et industriels – dont beaucoup de Suisses, qui se pressent aux portes de la cité émiratie pour se joindre à l’émulation jaillissante – en sont déjà convaincus. L’expérience, même risquée, mérite d’être tentée. Néanmoins, ce mouvement vers le sable du Moyen-Orient est frustrant. Non parce que l’avenir vert pourrait se façonner à coup de pétrodollars. On sait que la fin justifie les moyens. Mais plutôt en raison de la frustration générée par un sentiment d’occasion manquée.
S’il devait y avoir une région capable de se profiler dans ce secteur novateur, ce serait bien la Suisse. A l’inverse des EAU, où la conscience écologique générale est proche de zéro, elle dispose de tous les atouts pour prendre une place de choix dans un secteur qui façonnera la carte mondiale économique du XXIe siècle. Elle possède les centres de recherche et les cerveaux. Elle grouille d’entrepreneurs ne demandant qu’à se lancer. Sa population est acquise à l’idée que l’énergie a une valeur et qu’il s’agit de la préserver. De plus, aucun secteur ne colle mieux à son image «propre» que le «clean tech». Sans compter qu’elle offre une qualité de vie extraordinaire. Nul doute que, si les chercheurs et les entreprises qui s’établiront à Masdar disposaient d’une alternative près de Zurich ou de Lausanne, ils choisiraient la seconde. Mais il manque l’étincelle, ce grain de folie qui permet de se projeter vers l’avant.
La Suisse piétine. Elle se perd dans des processus de décision asphyxiants. Elle ne cherche pas à voir au-delà de la crise. Elle limite ses soutiens aux énergies vertes à quelques millions saupoudrés ça et là, dans le cadre d’un semblant de plan de relance. D’où vient cette incroyable peur de prendre un pari pourtant forcément gagnant? Si les EAU consentent à des investissements pharaoniques dans les technologies vertes, ce n’est pas par idéal. Mais simplement parce qu’ils ont identifié les enjeux économiques des énergies posthydrocarbures. Durant des décennies, la Suisse s’est vantée d’avoir des idées à défaut de pétrole. Ironie de l’histoire: les princes du pétrole pourraient profiter de son manque d’audace et, bientôt, lui ravir sa technologie. Avec ses cerveaux.
| |
|
patrick.oberli@hebdo.ch |
Idées de sujets, critiques ou suggestions... cette adresse vous met en lien avec le rédacteur en chef adjoint | |
|