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Edito: L'adieu au sonderfall

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 02.12.2009 à 13:10

Imaginons que l’initiative sur les minarets ait été soumise au vote des Français, des Allemands ou des Italiens. Elle aurait recueilli un score au moins aussi important que les 57% enregistrés le week-end dernier, c’est clair. Voilà pourquoi nous éviterons le couplet autoflagellatoire entonné ces jours. Dans son commentaire, notre collaborateur Guy Sorman, auteur d’un essai sur les musulmans modérés, résume d’ailleurs: «En Suisse, c’est l’Europe qui a voté par procuration!» Le premier ministre turc Erdogan y voit «un reflet de la montée d’une vague de racisme en Europe» (lire en page 28).

Ce score, qui a désarçonné les auteurs de l’initiative eux-mêmes, ne se laisse comprendre que par un faisceau d’explications. Des oui de nature très différente se mêlent, en effet, en un cocktail explosif. D’abord, une réaction xénophobe, «boostée» par la crise économique, celle traditionnellement exploitée par les partis de la droite populiste. Il faut parler, ensuite, d’un vote féministe, ignoré, incompris, rarement anticipé, et peu analysé jusqu’ici. L’impact, enfin, de sondages si gravement à côté de la plaque qu’ils ont encouragé certains votants à saisir cette occasion de «faire passer un message». Rétrospectivement, cette motivation tactique paraît tristement dérisoire (lire notre enquête en page 18).

C’est qu’une partie des Suisses, en cette fin 2009, a un peu perdu de ses repères. Guerre fiscale, mise au ban des nations, ils se sont fait traiter comme les ressortissants d’un Etat-voyou, ils ressortent sonnés de cette expérience nouvelle pour eux. Cette fêlure identitaire, justement, ce sentiment d’être une victime seule contre tous alimentent les fantasmes. Et alors qu’il faudrait manifester de la confiance en soi pour se confronter à cette immigration d’un type nouveau, alors qu’il s’agirait de régler les conflits potentiels au quotidien et de manière pragmatique, comme par exemple le port du voile à l’école, on préfère le rejet en bloc. Quel aveu de faiblesse!

Il ne faut pas non plus oublier les raisons plus larges du rejet, la fameuse «guerre des civilisations» annoncée par le politologue Samuel Huntington. Cette grille de lecture réductrice du monde a remplacé l’opposition entre les Soviets et le monde capitaliste, elle a trouvé une confirmation avec les attentats du 11 Septembre. Elle est devenue le logiciel de nos émotions les plus viscérales (lire aussi la chronique de Jacques Pilet en page 32).

Des conséquences positives? Elles sont difficiles à imaginer. Peut-être le choc du 29 novembre permettra-t-il de relancer le débat sur l’intégration? Peut-être. Mais pour l’heure, c’est la déception qui domine. Car ce qui se fissure, c’est le mythe d’une Suisse championne de la pluralité des cultures. Une Suisse qui aurait mieux que ses voisins réussi l’intégration des vagues d’immigration successives. En la matière aussi, la Suisse se normalise. Le Sonderfall s’efface. En l’occurrence pour le pire.

L’idée que la Suisse est un modèle d’intégration a vécu.




Tags: Edito, Alain Jeannet, votations, minarets,

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