Un mauvais rêve, le cauchemar: John McCain l’emporte, et nous sommes repartis pour quatre ans d’infamie va-t-en-guerre et pour l’enfer du crétinisme palinien. Et puis, au réveil, le triomphe démocrate, l’euphorie partagée, l’ivresse de vivre une révolution jugée longtemps improbable. Et cette question: comment l’Amérique a-t-elle pu élire, à deux reprises, George W. Bush et choisir aujourd’hui Barack Hussein Obama? L’intelligence et l’éloquence à l’état pur, le pouvoir d’une formule «Yes We Can», sa détermination à reconstruire une nation. Son discours fondateur, sans un tremblement, ni de la voix,ni du regard. Ses deux fillettes en jupette pour porter l’espoir des jeunes générations.
Bien sûr, Obama sera le président des Etats-Unis, pas celui d’un monde communiant dans une obamamania persistante. Et, s’il a conquis de haute lutte la Maison-Blanche, ce n’est pas pour gérer le déclin de l’empire américain, mais pour lui donner un nouveau souffle. C’est vrai, son messianisme et cette manière liturgique de scander ce refrain «Yes We Can» éveille en nous quelque ambivalence. En matière de religion, les Etats-Unis sont une autre civilisation, il faut le savoir. Est-ce un drame?
Avec cette élection, l’Amérique révèle surtout ce qu’elle a de meilleur. Elle renoue avec ses mythes. Le conte de fées (re)devient réalité, comme le résume Toni Morrison, Prix Nobel de littérature: «Envoyez-nous vos pauvres, envoyez-nous vos immigrants, nous sommes une démocratie, nous sommes divers, nous sommes le monde.» Ce message d’espérance, cet optimisme, cette capacité à se réinventer font son originalité et sa force, à l’heure où beaucoup de pays se murent. Comme la belle Europe, riche de sa diversité culturelle, mais encore incapable de formuler de manière ramassée un projet rassembleur. Et qui, en risquant la fermeture, programme son étiolement.
Dans sa première apparition, à Grant Park, à Chicago, le nouveau président américain aurait pu citer John F. Kennedy (et sa nouvelle frontière), Martin Luther King (dont il accomplit le rêve)... Il a choisi de convoquer le républicain Abraham Lincoln, son modèle politique et sa référence morale, qui héritait à l’époque d’un pays encore plus divisé que l’Amérique actuelle. Comme lui, il veut réconcilier les Blancs et les Noirs, les libéraux et les conservateurs... donner une signification nouvelle au mot «union».
Mais il devient aussi le leader d’un pays proche de la ruine. Pour tenir ses promesses, pour assurer à tous un accès digne à la santé, pour combler les inégalités les plus criantes, il doit impérativement faire repartir la machine économique. Car, avant de redistribuer les richesses, il faut d’abord les créer. Et, s’il est une chose que nous n’accepterons plus, même pour les beaux yeux d’Obama, c’est de financer la folie consumériste des Américains, une dette des ménages apocalyptique (13,2 trillions de dollars), un Etat gravement déficitaire.
On aurait aimé que, en plus de son discours historique «A More Perfect Union» sur l’avènement de la société postraciale, il donne plus de substance à ce nouveau New Deal, censé créer 5 millions de jobs, sauver une industrie automobile américaine en pleine déliquescence, relancer la croissance. Les Etats-Unis ont été le berceau de l’informatique, ils ont tissé le World Wide Web, ils joueront forcément un rôle essentiel dans la prochaine révolution économique. Celle des énergies et des technologies propres. Dans le message métissé d’Obama, il ne faut pas oublier le vert.
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