Edito. Un été très américain
L’affaire Tinner, un acte de prostitution pour plaire aux Etats-Unis?
Le job de conseiller fédéral a longtemps été plutôt tranquille. Il suffisait de bien gérer sa boutique pendant l’année pour pouvoir partir plusieurs semaines en juillet-août, l’âme en paix et avec le sentiment du devoir accompli. Tempi passati: désormais, les mouvements du monde ne se calquent plus sur les vacances horlogères. Et les dieux de l’actualité ne respectent plus rien, même pas la pause bernoise. L’été 2009 promet donc d’être très américain. La bataille fiscale autour de l’UBS fera transpirer à grosses gouttes les négociateurs helvétiques dans une partie de billard à plusieurs bandes, où la souveraineté de la Suisse sera constamment en jeu. Que restera-t-il du secret bancaire? Comment obtenir des Etats-Unis qu’ils balaient aussi leurs écuries du Delaware ou de la Floride? (lire l’article de Philippe Le Bé et d’Yves Steiner en page 38).Comme par hasard, s’ajoute à cet interminable feuilleton un thriller qui l’emprunte aussi bien à James Bond qu’aux Pieds Nickelés. C’est l’affaire Tinner, du nom de ces trois hommes d’affaires saint-gallois accusés d’avoir vendu de la technologie nucléaire au Pakistan, mais aussi à la Libye, sans doute sur ordre de la CIA. Ce scandale, longtemps passé sous silence, rebondit ces jours avec l’entêtement du Conseil fédéral à vouloir détruire le reste des pièces de l’enquête, pourtant essentiel dans ce procès. Avec la descente des juges et de la police dans les bureaux fédéraux pour récupérer ces documents, on vient d’assister à un bras de fer historique, presque irréel, entre le gouvernement et le pouvoir judiciaire. Voilà qui illustre les dysfonctionnements des institutions helvétiques. Etl’incurie affolante des ministres responsables. Devant tant d’amateurisme, certains parlementaires réclament des têtes (lire l’article de Patrick Vallélian en page 18). Les événements récents pourraient ainsi donner raison à Dick Marty, l’ancien procureur général tessinois et conseiller aux Etats radical, qui nous disait, en début d’année déjà: «La destruction des documents de l’affaire Tinner a été un acte de prostitution pour plaire aux Américains. Avant de prendre cette décision, le Conseil fédéral aurait dû demander en quoi les intérêts de la Suisse étaient réellement compromis. Christoph Blocher a liquidé cette affaire comme on le fait dans une entreprise. Les autres ont laissé faire quand ils ne l’ont pas carrément aidé. Ce qui s’est passé est gravissime. (...) On n’a jamais rien vu de tel dans notre pays. Ailleurs, on aurait demandé la démission de ces ministres» (lire son interview dans L’Hebdo du 29 janvier 2009). On attend maintenant du Conseil fédéral qu’il s’explique enfin. Et s’il invoque à nouveau la raison d’Etat et le droit d’urgence (comme lors du sauvetage de l’UBS), il faudra qu’il sorte des arguments clairs et crédibles. Un acte de prostitution pour plaire aux Américains... Les mots choisis par Dick Marty sont durs, très durs. Une telle accusation ne peut pas rester sans réponse.
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