L'Hebdo;
2005-10-27 Egoïste toi-même!
Une vraie machine à Tinguely, un chaos d'horaires mal harmonisés et de programmes hétéroclites. Le système scolaire suisse semble conçu pour rendre impossible la vie des écoliers et de leurs parents. La bonne nouvelle, c'est que deux poids lourds de la politique fédérale viennent de déposer une initiative pour améliorer l'accueil extrascolaire: cantines, devoirs surveillés, activités complémentaires... Les Romands parlent d'horaire continu, les Alémaniques de «Tagesschule». Attention, il y a du mouvement.
Mais déjà, dans les cantons et les communes, la résistance s'organise: l'horaire continu contribuerait à l'éclatement des familles, il pré- parerait un lavage de cerveau quasi soviétique. Et c'est comme si, privés des petits plats amoureusement cuisinés par maman, les enfants allaient à coup sûr sombrer dans la drogue et la délinquance. Sans parler des coûts rédhibitoires de cette prise en charge (lire en page 16).
Qui est la meilleure mère? Celle qui reste au foyer (et dont on pense qu'elle se sacrifie pour ses enfants)? Ou la femme de carrière, souvent accusée d'égoïsme (quand elle n'est pas donnée en exemple en couverture des magazines)? Il n'y a pas de modèle unique, évidemment. Dans l'idéal, les couples devraient pouvoir choisir. Or, aujourd'hui, cette liberté n'existe pas. En dehors de quelques expériences, en particulier dans les grandes villes, rien n'est fait pour aider les familles.
Les conséquences sont connues: bon nombre de femmes talentueuses et bien formées sont contraintes de rester à la maison. Si elles travaillent, c'est à temps très partiel (lire les statistiques en page 18). Dans ces conditions, difficile de régater pour des postes à res- ponsabilité. Fragilisées, les femmes qui renoncent à leur métier le sont aussi parce qu'elles se mettent en position de dépendance financière. Avec un taux de divorce moyen de 40%, le risque n'est pas mince.
C'est irritant, mais, une fois encore, les pays nordiques jouent les pionniers. Appelons-ça le paradoxe scandinave. Grâce à une politique familiale offensive et à une bataille sans répit pour l'égalité des sexes, on y trouve un nombre record de femmes à des postes de cadres. Curieusement, cet engagement dans la vie professionnelle va de pair avec un taux de fécondité élevé: les familles suédoises font plus d'enfants que partout ailleurs en Europe, à l'exception de l'Irlande. Et, corollaire à l'introduction du congé paternité, le nombre des divorces diminue. Oh, le beau cercle vertueux!
Mais soyons réalistes: les Suisses ne sont pas les Suédois. Et une redéfinition radicale des rôles au sein du couple, comme celle suggérée par l'économiste Beat Kappeler, prendra du temps (lire en page 24). Commençons donc par les réformes les plus faciles. Par exemple en mettant de l'ordre dans les horaires et les aides extra- scolaires. Pour les jeunes femmes placées aujourd'hui devant un choix illusoire, cette avancée peut faire toute la différence.
Alain Jeannet Rédacteur en chef
«Pour beaucoup de jeunes femmes, la liberté de choix n'existe pas.»
|