Dimanche 23 janvier 2011, 8 h 30. Le temps est printanier sur Le Caire. Le soleil brille et commence à réchauffer la capitale égyptienne encore endormie. Les felouques emmènent les premiers touristes sur le Nil.
Une image de carte postale que le gratin des hommes d’affaires du pays des Pharaons, ainsi que les proches du régime Moubarak, n’ont pas le temps d’admirer en s’engouffrant dans le luxueux hôtel Four Seasons situé dans le quartier huppé de Garden City, au centre de cette cité de 17 millions d’habitants.
Tout ce beau monde est venu écouter le Suisse Bernhard Kern. Tout droit débarqué de Zurich, le directeur exécutif des solutions d’investissements de UBS va prêcher la bonne parole. Une messe dédiée au dieu dollar.
Durant ce petit-déjeuner organisé par Swiss Egyptian Business Association (SEBA), la chambre de commerce helvético-égyptienne, le banquier helvétique dresse un tableau idyllique sur les opportunités d’investissements et promet des affaires juteuses aux hommes du régime Moubarak.
De l’autre côté du Caire, dans le café populaire Najn, loin du luxe du Four Seasons, Rania, avocate d’une trentaine d’années, discute avec ses amis. Le sujet du jour: la révolution tunisienne. Et une question: pourquoi pas nous?
Pour ces étudiants, artistes, chômeurs, professeurs, avocats, médecins, cadres, il est temps de secouer l’Egypte et de pousser la rue à réclamer la chute de Moubarak. De faire comprendre à leurs compatriotes que des réformes sociales sont indispensables. Les jeunes veulent la démocratie maintenant.
La révolution se met en branle. Des appels sont lancés sur Twitter et Facebook pour une grande manifestation le 25 janvier dans tout le pays, d’Alexandrie à Suez en passant par Le Caire. Un succès. Ce mardilà, des centaines de milliers d’Egyptiens lancent leur désormais historique «Dégage Moubarak!» et décident d’occuper la place Al-Tahrir.
On connaît la suite. Durant 18 jours, les «Chebab», les jeunes, défient le régime, résistant héroïquement aux gaz lacrymogènes, aux balles, aux pierres et à toutes les attaques des proMoubarak. Ils obtiennent finalement, le vendredi 11 février, le départ du président.
Le Pharaon, dont le règne a duré 30 ans, tombe et le Conseil suprême des forces armées égyptiennes reprend les rênes de cette nation de 80 millions d’habitants, le pays le plus peuplé de la région.
Et dire que deux jours avant le début de la révolution du Nil, UBS croyait encore en la stabilité politique de la dictature Moubarak. Pire, la grande banque globale vantait sa croissance.
Dans la salle du Four Seasons, réservée par la SEBA, qui regroupe des entreprises helvétiques comme Nestlé, ABB, Novartis, Schindler, Clariant, Givaudan, mais également des pointures de l’économie égyptienne comme le géant Orascom, personne n’imaginait que le peuple allait mettre fin à un régime corrompu et précipiter la chute d’un gouvernement constitué d’hommes d’affaires proches de Gamal Moubarak. Le fils du président avait mis la main sur l’économie égyptienne au début des années 2000.
Face à l’embrasement, les entreprises suisses réagissent très rapidement. En quelques heures, plusieurs évacuent leur personnel expatrié par des vols spéciaux, comme Credit Suisse.
D’autres, ABB et Nestlé notamment, ferment leurs usines et leurs bureaux pour des raisons de sécurité et aussi parce que l’Egypte, où les sociétés helvétiques ont investi 110 millions de francs en 2008, s’est arrêtée de fonctionner.
Depuis lundi, l’activité a repris. Mais l’expectative domine: le pays des sphinx est le deuxième partenaire de la Suisse sur le continent africain avec un volume d’exportations de 653 millions de francs en 2009, après l’Afrique du Sud, et il sert de hub pour une centaine de compagnies helvétiques désirant s’attaquer au marché du Moyen-Orient.
Qu’attendre en effet de la transition vers la démocratie organisée par l’armée qui a promis des élections libres au plus tard dans six mois?
Si les entreprises suisses se réjouissent off the record de cette révolution qui a cassé la logique du bakchich, une philosophie d’affaires instaurée par le clan Moubarak et qui obligeait les investisseurs à verser des pots-de-vin aux hommes du régime, elles redoutent désormais l’opération mains propres lancée par la justice égyptienne.
Pour satisfaire la colère de la rue, l’armée et la justice ont cloué au pilori les hommes d’affaires d’hier, leur interdisant de quitter le pays, gelant leurs avoirs, immobilisant leurs sociétés et lançant des enquêtes sur les montagnes d’or générées par la corruption (évaluée, selon la presse, à une dizaine de milliards par année).
Ces investigations vont à coup sûr concerner les entreprises comme Nestlé ou Holcim, soupçonnées d’avoir arrosé l’ancien régime. Le géant du ciment Holcim s’était par exemple associé à Egyptian Cement Company (ECC), une entreprise en main du clan Moubarak où Gamal faisait la pluie et le beau temps avec Rachid Mohamed Rachid, le ministre du Commerce et de l’Industrie, et Ahmed Ezz, magnat de l’acier égyptien et ancien secrétaire général du Parti national démocratique, le parti du président.
Autre secteur clef où la Suisse a investi massivement: le coton dont les usines sont en grève. Leurs employés réclament des conditions de travail dignes, une hausse de salaire et surtout le renvoi de leurs dirigeants au service des Moubarak.
«La rue n’a pas fait que tuer l’ancien régime, elle a aussi remis en question nos relations économiques avec l’Occident qui a longtemps arrosé le régime pour décrocher des marchés, explique Yasser Kaffaly, patron d’une petite entreprise en télécommunication. L’Egypte espère se débarrasser de ce clientélisme et de ce népotisme.»
Les Egyptiens ont découvert avec effarement la richesse de Moubarak, qui pourrait dépasser les 50 milliards de dollars même si ce montant serait surévalué. Selon la CIA, il faudrait plutôt parler d’une fortune de 3 à 5 milliards de dollars.
Au Caire, tous les regards se tournent aujourd’hui vers les banquiers suisses. Des noms d’établissement circulent, nous explique un haut responsable égyptien. Il y a bien sûr UBS, Credit Suisse, mais aussi Julius Baer ou encore Paragon Asset Management SA, une société d’investissement basée à Genève et dirigée par Sherif Tantawy. Cet Egyptien établi en Suisse est présenté comme l’un des gestionnaires de la fortune Moubarak.
La ville du bout du lac abrite également le siège de l’ONG Suzanne Mubarak Women’s International Peace Movement, la fondation de l’ex-première dame, qui a séjourné au début de janvier à Crans-Montana. Officiellement, la fondation est une organisation caritative. Officieusement, elle passe pour la plus grand lessiveuse d’argent sale du pays et une grosse machine à fric.
Pas étonnant dans ces conditions que les autorités judiciaires en Egypte viennent de demander à Berne de bloquer les avoirs de 20 personnalités de l’ancien régime.
«J’espère que cela servira à quelque chose», prévient Ahmed Adam, un spécialiste en finance égyptien. «Personnellement, je doute des bonnes intentions du gouvernement suisse. On sait d’expérience qu’il fait de beaux effets d’annonce, mais qu’il faut ensuite des années et des années de procédure judiciaire pour récupérer quelques dollars.»
D’autant que les Moubarak, anticipant un scénario Ben Ali, ont eu le temps de déplacer leurs bas de laine de la Suisse vers d’autres paradis fiscaux moins regardants, comme Dubaï, Ryad ou Singapour.
Loin des coffres-forts suisses, le clan se déchire dans son refuge de Charm el-Cheikh, là où le président déchu est encore traité comme un chef d’Etat.
Dans la station balnéaire des bords de la mer Rouge, l’ancien raïs a encore à ses côtés sa garde rapprochée, ses conseillers, ses secrétaires… Les militaires défilent quotidiennement pour se tenir au courant de la marche à suivre afin d’assurer la transition et pour reprendre les dossiers en main.
Le temps presse néanmoins. Hosni Moubarak serait gravement malade, proche d’un état comateux. Une chose est sûre, l’ancien président égyptien souffre de voir sa famille se déchirer, entre sa femme Suzanne et son fils Gamal qui veulent quitter ce pays ingrat, et Alaa, l’autre fils du couple, qui refuse de fuir comme les Ben Ali.
Des tensions qui ne datent pas d’hier. A la veille de la démission de leur père, Gamal et Alaa en seraient venus aux mains. Le premier conseillant à son père de rester au pouvoir, quitte à lui mentir en lui faisant croire que la place Al-Tahrir avait été reconquise par ses partisans et que les drapeaux égyptiens flottaient à sa gloire. Il lui aurait également réécrit à plusieurs reprises le discours du jeudi soir 3 février, le poussant à s’accrocher pitoyablement à son poste.
«Tu as pourri le pays quand tu as ouvert la voie à tes copains (des milieux d’affaires) et voici le résultat. Au lieu que ton père soit honoré à la fin de sa vie, tu as œuvré pour salir son image», se serait alors écrié Alaa à l’adresse de son frère.
Finalement, ce n’est qu’en voyant les manifestants brandir leurs chaussures que le président blessé a rendu son tablier à l’armée, comprenant que son fils Gamal lui avait menti.
Les généraux décidèrent alors d’exfiltrer le président dont le palais dans le quartier très sécurisé d’Heliopolis était menacé vendredi 4 février par des milliers d’Egyptiens en colère contre ce vieil homme de 82 ans. La rue venait de gagner. Les militaires prenaient le pouvoir.
Mais faut-il y voir une révolution? Pas tout à fait. En fait, l’armée n’a jamais abandonné Moubarak même si certains de ses soldats ont fraternisé avec les manifestants. Intelligemment, elle a joué sur les deux tableaux. Preuve comme le susurre Hamdi, un chamelier du marché aux chameaux de Guize, que «l’Egypte change de cavaliers mais pas de selle».
Car l’armée est la tête pensante du pays des Pharaons. Ciment national, elle a fondé la première république en 1953, en chassant le roi Farouk Ier. en 2011, elle reprend du service. Le nouvel homme fort s’appelle désormais le maréchal Mohamed Hussein Tantawi.
Cet ancien bras droit de Moubarak et ministre de la Défense se donne six mois pour lancer la deuxième république avec un programme ambitieux: réécrire une nouvelle constitution démocratique, organiser des élections libres législatives et présidentielles. Et sauver l’économie.
Pour une raison simple et historique: suite aux accords de paix avec Israël, l’armée a démobilisé des milliers d’hommes et a recyclé ses cadres en devenant l’un des plus gros employeurs du pays dans les secteurs de la construction, des travaux publics, des nouvelles technologies, des télécoms, de l’agroalimentaire, de l’hôtellerie, de la grande distribution…
Elle gère des centaines de sociétés, employant au minimum plus d’un demi-million de personnes. Les forces armées possèdent également des portefeuilles en Bourse et des actions.
On comprend mieux dès lors pourquoi en quelques heures la grande muette a préféré sacrifier un Moubarak au bout du rouleau et qui avait perdu toute légitimité populaire afin d’éviter un crash économique dommageable à ses propres intérêts.
Au pic de la révolte, l’économie égyptienne perdait au moins 300 millions de francs par jour, selon le Crédit Agricole. Et puis, elle n’avait pas confiance en Gamal, le possible successeur de son père. Il n’est pas issu des rangs de la confrérie militaire, sorte de pendant laïc à celle des Frères musulmans.
L’enjeu est de taille. Après quasiment trois semaines d’insurrection, l’armée doit relancer la machine et convaincre les touristes étrangers, véritable manne providentielle, de revenir au pays des pyramides. Ses slogans, «Sacrifionsnous aujourd’hui pour bâtir l’Egypte de demain», en disent long sur la tâche pharaonique qui attend la génération Facebook.
Cette semaine, les jeunes ont sorti balais et éponges pour nettoyer les rues du Caire et d’Alexandrie. Comme s’ils voulaient effacer les traces de la dictature honnie tout en réclamant un calendrier précis de la démocratisation, des enquêtes sur les violences, des nouvelles de leurs milliers de camarades disparus et l’élaboration rapide d’une constitution qui permet la création de nouveaux partis politiques, comme celui que les Frères musulmans veulent créer tout en réclamant la libération de leurs 20 000 militants emprisonnés.
«Notre message est clair, explique Rania. L’armée est condamnée à réussir. L’Egypte nouvelle doit naître sous le signe de la liberté, la démocratie et la prospérité.»
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