C’est du jamais vu en politique suisse. Depuis quelques semaines, la cheffe du Département de justice et police, Eveline Widmer-Schlumpf, et le patron de la Défense, Ueli Maurer, se livrent un singulier duel. Non pas au sein du Conseil fédéral, mais en public, sur fond d’élections cantonales bernoises. Dix-huit mois avant l’échéance fédérale de 2011, celles-ci ont pris l’ampleur d’un test national. Si bien que les deux ministres n’hésitent pas à déroger à une règle non écrite du Conseil fédéral, selon laquelle ses membres renoncent à s’impliquer dans une campagne cantonale.
Le 28 mars prochain, l’UDC et le Parti bourgeois démocratique (PBD), qui se sont séparés à la suite de la non-réélection de Christoph Blocher au Conseil fédéral, jouent très gros. Ces deux frères ennemis à droite de l’échiquier politique entendent donner un signal fort dans l’un de leurs fiefs historiques. Le PBD d’Eveline Widmer-Schlumpf joue sa survie à moyen terme et vise vingt sièges (sur 160) au Grand Conseil, ainsi qu’un siège au gouvernement. Mais l’UDC, qui investit 340 000 francs dans sa campagne, veut laminer ce mouvement dissident, de manière à retrouver sa députation d’avant la scission (47 sièges), tout en visant un deuxième mandat à l’exécutif.
Femmes ou jodlers. Le 21 janvier dernier, Eveline Widmer-Schlumpf fait salle comble (220 personnes) à Bienne. Une semaine plus tard, Ueli Maurer réplique à Spiez en attirant 300 personnes. Deux manifestations qui ne pourraient être plus différentes dans leur mise en scène. Une joyeuse improvisation au PBD avec un candidat au Grand Conseil qui joue de la cornemuse, «une preuve d’ouverture au monde». Un ordre du jour réglé comme du papier à musique à l’UDC, précédé d’une prestation du club de jodlers local. A Bienne, les femmes mènent le bal sur la scène, alors qu’elles sont presque totalement absentes dans l’Oberland. Le PBD évoque une large palette de thèmes politiques, alors que l’UDC se focalise avant tout sur la sécurité.
A deux mois de l’échéance du 28 mars, les deux partis font le forcing avec leur tête d’affiche fédérale. Interpellés par L’Hebdo, Eveline Widmer-Schlumpf et Ueli Maurer articulent tous deux le chiffre de sept meetings électoraux auxquels ils participent. «Je me sens liée au destin de mon parti, à Berne comme dans les Grisons en particulier», confie Eveline Widmer-Schlumpf. «L’UDC ne doit pas perdre de terrain dans son bastion bernois», déclare de son côté son collègue Ueli Maurer.
Pas d’attaque directe. Etrange match à distance: interrogée sur des sujets plus personnels, la cheffe du DFJP révèle qu’elle ne dort que cinq heures par nuit et que son actuel livre de chevet est un témoignage sur l’aide au suicide. Ueli Maurer digresse sur la sécurité et insiste sur le «couélectionsrage civique de ne pas regarder ailleurs» face à la violence qui devient une réalité quotidienne en Suisse. Mais jamais les deux conseillers fédéraux n’attaquent le parti rival. Ils ne le mentionnent même pas une seule fois.
Un choix de style. Les observateurs n’en croient pas leurs yeux. Ils aimeraient compter les coups, mais il n’y en a pas publiquement. L’UDC prend garde à ne pas se montrer trop agressive et n’endosse pas son rôle de grand méchant loup prêt à avaler le PBD tout cru. Ses affiches de campagne sont d’une insigne banalité, à mille lieues de ses habituelles provocations au niveau suisse.
«C’est vrai que notre style de campagne est complètement différent de celui du parti suisse. Mais c’est aussi dû au fait que ces élections sont très personnalisées, et donc moins axées sur des slogans de campagne», explique la secrétaire générale de l’UDC Aliki Panayides.
Candidate à l’exécutif, la présidente cantonale du PBD Beatrice Simon préfère, elle aussi, apaiser les esprits. «L’UDC était une grande famille pour moi. J’ai ressenti comme un divorce voici deux ans lorsque j’ai quitté ce parti en juin 2008. Mais aujourd’hui, les relations avec lui se normalisent.» Au Grand Conseil, les deux partis restent idéologiquement très proches, votant ensemble dans plus de 95% des cas. Seule grosse pierre d’achoppement récente: l’impôt sur les mutations, dû au canton pour toute acquisition d’immeuble. Compte tenu de la crise, le PBD a renoncé à vouloir l’abolir pour ne pas trop affaiblir l’Etat, ce qui a provoqué l’ire de l’UDC.
Séquelles du divorce. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas. C’est bel et bien un combat à la vie à la mort qui se déroule dans le cadre de cette campagne. Le divorce a laissé de douloureuses séquelles et des cicatrices loin d’être refermées. Beaucoup de familles agrariennes se sont déchirées, au point que certaines ont décidé de ne plus parler de politique lors des fêtes qui les réunissent. Même Ueli Maurer, originaire d’Adelboden, l’avoue: «Je ressens comme une guerre de religion entre le PBD et l’UDC. Dans certains villages, on ne fréquente plus les mêmes restaurants. Il faudra une vingtaine d’années, soit une génération, pour la surmonter.»
Ce duel fratricide à droite pourrait déboucher, comme voici quatre ans, sur un stupéfiant paradoxe. Alors que les partis dits «bourgeois» disposent d’une confortable majorité en termes de parts électorales dans ce canton, le bloc rose-vert pourrait bien conserver le pouvoir au Conseil exécutif… tout en perdant des sièges au Parlement.
Rappel à l’ordre. Tout se jouera peut-être dans le Jura bernois. A gauche, le président du Parti socialiste suisse Christian Levrat a dû intervenir pour que les deux candidats à l’exécutif, le sortant Philippe Perrenoud – socialiste du Jura bernois – et le maire autonomiste de Moutier, Maxime Zuber, mobilisent leurs troupes plutôt que de se combattre. A droite, le Parti libéral-radical (PLR) a lancé son jeune poulain Sylvain Astier (34 ans), actuellement chef de la division des centres d’enregistrement à l’Office fédéral des migrations.
Après s’être fait connaître pour ses positions musclées en matière de politique d’asile, Sylvain Astier mène une campagne «jeune et marquée à droite, en utilisant les nouveaux réseaux sociaux sur l’internet». Il stigmatise surtout la politique de Philippe Perrenoud, un ministre de la Santé chargé de la périlleuse réforme du secteur hospitalier dans un canton où les primes d’assurance maladie accusent l’une des fortes hausses en Suisse. Mais il n’est pas sûr que la différence se fasse sur ce thème. «C’est la discipline de vote qui sera déterminante, et elle sera plus grande à gauche qu’à droite, où les signes de désunion sont patents», affirme Maxime Zuber.
Radicaux victimes. Les élections 2010 sont plus ouvertes que jamais en terre bernoise. L’impitoyable combat entre le PBD et l’UDC pourrait causer des dégâts collatéraux non négligeables dans le camp bourgeois. En mobilisant leurs troupes avec l’aide de leur conseiller fédéral, ces deux partis obtiendront assurément des scores honorables, dont le PLR risque d’être la première victime. Président du parti cantonal, Johannes Matyassy l’admet implicitement. «C’est vrai que nous pourrions perdre quelques sièges au Grand Conseil, mais notre but principal est de décrocher la majorité au gouvernement avec deux sièges pour notre parti. Et là, je suis confiant.»
Le problème, c’est que le PLR affichait la même inébranlable confiance de façade en 2006, avant une défaite historique. Quatre ans plus tard, l’arrivée du PBD risque fort de lézarder encore davantage le camp bourgeois.
«C’EST COMME UNE GUERRE DE RELIGION. IL FAUDRA UNE GÉNÉRATION POUR LA SURMONTER.» Ueli Maurer, conseiller fédéralBERNE
Un canton qui vit au-dessus de ses moyens
A première vue, ce canton possède tout: le statut de capitale du pays, une université avec quelques vedettes comme le climatologue Thomas Stocker, une médecine de pointe portée par le prestige d’un Thierry Carrel, un aéroport, deux clubs phares – les Young Boys et le SC Bern – qui dominent les deux sports les plus populaires du pays...
Mais Berne n’en reste pas moins un immense canton agricole, si grand qu’il est contigu à onze autres cantons suisses. Et s’il a longtemps voulu être un «Etat dans l’Etat» en considérant sa représentation au Conseil fédéral comme un droit acquis, il n’en a aujourd’hui plus les moyens. Les Zurichois, à commencer par un certain Christoph Blocher, ne se privent pas de rappeler aux Bernois qu’ils sont surtout «un canton d’assistés».
C’est dit avec une détestable arrogance, mais ce n’en est pas moins vrai. Même si son taux de chômage (3,2%) est en-dessous de la moyenne nationale (4,4% fin décembre 1999), Berne n’en reste pas moins un canton qui profite beaucoup de la péréquation financière. En 2010, le canton recevra 865 millions de francs – près d’un tiers de ses recettes –, soit environ 900 francs pour chacun de ses 960 000 habitants. Le «canton-pont» qu’il prétend être a bien de la peine à se réinventer un avenir. Seule exception: Bienne, qui a su diversifier son économie.
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