Elections fédérales 2011: le crépuscule des miliciens
Machiavel y voyait une résurgence du citoyen-soldat romain, l’idéal républicain incarné. Le Suisse trait sa vache le matin, assume quelque tâche publique dans la journée et si nécessaire court aux frontières avec son arme pour défendre sa patrie. En 2011, cette noble image du système de milice risque de souffrir. Et pas seulement parce qu’une initiative populaire, soumise au peuple le 13 février, veut cadenasser les armes à l’arsenal. C’est désormais un passage obligé aux lendemains des votations gagnées par l’UDC, que de dénoncer la disparité des moyens qui ont déterminé le résultat. L’UDC dispose de plus d’argent. L’UDC mène campagne de manière plus professionnelle. Le professionnel, c’est l’inverse de l’amateur, une personnalité toute dédiée à son activité, convoquant les meilleures compétences pour parvenir aux buts qui lui ont été assignés. L’UDC est professionnelle. Les autres partis, fidèles à la tradition suisse, ne le sont pas. De doux amateurs, de tendres idéalistes, des rêveurs presque irresponsables tant ils croient encore qu’un scrutin se gagne parce qu’un comité interpartis a organisé une conférence de presse à Berne deux mois avant l’échéance.Professionnel. Dans la classe politique suisse, le mot est tabou comme de plus en plus d’autres, d’ailleurs, qui dérangent les repères commodes et séculaires. Comme si notre pays n’était pas assez solide pour supporter quelque mythique vaisselle cassée… Le premier pilier du système de milice, l’armée, s’effondre, minée par l’absence de vision et les contradictions de qui a pour mission d’assurer la sécurité du pays. Mais le deuxième pilier, l’engagement dévot et dévoué à la gestion de la chose publique, ne va plus de soi. On s’en est aperçu au plus bas de l’échelle institutionnelle: les petites communes manquent de volontaires. Mais à l’autre bout, on peine à s’avouer les carences. Les parlementaires de milice s’imposent difficilement dans les débats. En termes d’influence, ils sont dépassés par les députés, de plus en plus nombreux, qui peuvent se consacrer 100% à leur charge. Qui sont ces faux miliciens, vrais professionnels de la politique? Nombre d’anciens ministres cantonaux «à la retraite», des représentants de syndicats ou d’associations faîtières, et quelques objecteurs du système de milice, qui assènent la preuve par l’acte, en ne vivant que de leurs indemnités parlementaires. Le professionnalisme des uns et l’amateurisme des autres provoquent dans le jeu démocratique de graves distorsions de concurrence, qui mettent en danger la cohésion et les équilibres de la Suisse, ce royaume des minorités respectées. Le monde est devenu plus complexe – et ce n’est pas qu’une lapalissade. Sa gestion, mais surtout l’anticipation des contrariétés, commande de mobiliser les meilleures énergies. Car, enfin, si l’économie absorbe à plein temps les talents, pourquoi la politique devrait-elle fonctionner avec des intermittents? L’exigence de résultat et de qualité n’est-elle pas la même? La critique sur la médiocrité des politiques n’est-elle pas gratuite si on ne leur offre pas d’efficientes conditions de travail? Mais surtout, c’est la présente situation politique qui condamne l’amateurisme et plaide pour davantage de réalisme, de lucidité et de concentration sur l’objectif. Gangrenée depuis bientôt vingt ans par le blochérisme, la Suisse a besoin d’être extraite de ses blocages. Et seuls des parlementaires courageux, totalement investis dans leur mission, parviendront à sortir de la polarisation stérile que le parti le plus nanti a imposée. Car, tout se passe comme si la fragmentation de l’offre politique (six partis prétendent non sans légitimité à occuper sept sièges) condamnait la Suisse a de médiocres visions, et à de miteux enjeux électoraux. Quand le but est de grappiller 1 ou 2% de plus, comment voulez-vous que l’avenir soit audacieux?L’abondance de formations politiques génère le chacun pour soi et nourrit l’illusion qu’un clan peut avoir raison tout seul alors que le système suisse, que personne n’a eu jusqu’ici ni la force ni la vision assez claire de changer, repose sur la collaboration. L’hyperconcurrence torpille les institutions. On pourrait assister ainsi en 2011 à ce résultat grotesque après une législature qui ne nous a pourtant pas épargné les épisodes ubuesques: les quatre partis qui labourent au centre (PLR, PDC, PBD et Verts libéraux) pourraient progresser en voix mais perdre des sièges et renforcer la polarisation en faveur de l’UDC et du PS. Il y aurait pourtant un moyen de conjurer cette perspective: pratiquer l’apparentement généralisé entre ces quatre sensibilités dans tous les cantons. Ainsi les voix récoltées par les uns sans obtenir un siège profiteraient aux autres, plutôt que de se perdre et de favoriser les extrêmes. L’apparentement généralisé est une astuce électorale prévue par le législateur pour encourager la collaboration entre forces politiques voisines, il anticipe en quelque sorte sur le travail parlementaire. L’apparentement suppose une plateforme électorale commune et peut aussi déboucher, après les élections, sur la création d’un groupe parlementaire commun. Rêvons deux minutes: avec cette astuce de campagne, les quatre partis formeraient de loin le plus gros groupe des Chambres, 105 voix, dont 76 au National et 29 aux Etats. De quoi changer la musique de la politique suisse. De quoi laisser l’UDC à son conservatisme castrateur et obliger la gauche à plus d’esprit constructif.Que le centre ressuscite ou pas lors des prochaines élections, il aura le dernier mot. Entre l’UDC et la gauche, il lui incombera de jouer les arbitres. Et les défis à résoudre l’entraîneront naturellement à chercher la collaboration avec la gauche. Le potentiel des compromis avec l’UDC est en effet tari. L’impératif d’orthodoxie budgétaire a tant vidé les caisses que le problème No 1 de la Suisse s’énonce avec une simplicité aveuglante: comment financer le développement ou l’entretien optimalisé des transports, du système éducatif, des assurances sociales… Sans compter la politique étrangère: comment avancer avec un parti qui en récuse l’existence même? Le crépuscule des miliciens n’est pas que la fin d’un mythe, il laisse présager l’émergence d’un nouveau leadership, l’aube d’ambitions délicieusement plus stimulantes.
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