Perchée sur des hauts talons, pantalon rouge moulant, épaules bronzées et dénudées, bijoux fantaisie partout où c’est possible, Eliana Burki installe un cor des Alpes de 3 m 70 sur la scène de l’immense cave du Kornhaus de Berne. Les sons qui sortent soudain de son instrument en bois de sapin et de noyer sont époustouflants. Sonorités jazz ou blues, rythmes lents ou très rapides, la musique paraît naître dans son corps et s’évaporer par le cor des Alpes. Cent vingt concerts par an, dans le monde entier, cela donne une certaine décontraction. Ce soir, la Soleuroise et ses quatre musiciens – le Bernois Sam Siegenthaler, l’Italien Adriano Regazzin, et les deux Américains Anthony Lo Gerfo et Merlyn Kelly – jouent devant un parterre de VIP du hockey mondial. Le succès, c’est surtout à l’étranger que la jeune femme le rencontre. Ces deux dernières années, elle s’est envolée pour l’Inde, l’Equateur, New York, Tokyo, Moscou, Berlin, Honk Kong, Taïwan, Singapour. Son répertoire n’a rien à voir avec la musique traditionnelle: il est jazzy, bluesy, funky avec des sonorités pop. «Je suis une musicienne d’exportation...», dit-elle avec le sourire. Où préfère-t-elle jouer? «Partout où je sens que j’arrive à toucher les gens.» Le cor des Alpes, lui, l’a touchée alors qu’elle avait 5 ans. «J’attendais mon père – un ancien cycliste professionnel – dans l’aire d’arrivée d’une course avec mes trois sœurs. Lorsque j’ai entendu le son d’un cor des Alpes, j’ai su que c’était mon instrument. J’ai tout de suite voulu arrêter le piano, dont je jouais depuis une année. Ses parents – elle est professeur de piano et lui médecin – se rendent vite compte qu’Eliana ne fait pas un caprice. Sa mère prend alors contact avec Hans-Jürg Sommer, une référence dans le domaine, qui n’habite pas loin de Soleure. Le compositeur lui montre quelques «trucs» juste avant les grandes vacances. Elle s’exerce tout l’été sur un instrument laissé en prêt, embarque même le tuyau d’arrosage lorsque la famille part quelques semaines loin de la maison. «A la rentrée, j’ai été capable de jouer un morceau complexe. Je suis devenue son unique élève.»
Têtue. La «carrière» de la petite Eliana démarre rapidement, car elle travaille beaucoup et en veut. Elle se retrouve à jouer de la musique traditionnelle au milieu de formations d’hommes. A 9 ans, elle n’en peut plus du costume et de la musique typiques. Son père écoute du blues et du jazz. C’est ce style de musique qu’elle veut travailler. Hans-Jürg Sommer compose pour elle. Elle se produit sur différentes scènes, jusqu’en Australie, accompagnée au piano par sa mère. A l’adolescence, elle devra se montrer très résistante aux moqueries des copains de classe pour ne pas abandonner son instrument qui fait très «ringard». Puis, c’est l’époque de l’apprentissage. Eliana n’a jamais été très douée à l’école. Son avenir, elle le rêve sur scène. Elle se retrouve dans une blouse d’aide vétérinaire. A 16 ans, elle est invité au Blues Festival de Bâle. Elle y rencontre Astrid van der Haegen, la fille du président du festival, celle qui deviendra son agent. Elle se souvient: «Eliana m’a dit: “Je veux devenir une artiste! Je veux arrêter mon apprentissage.” C’était une lourde responsabilité à prendre. Ses parents l’ont soutenue; nous nous sommes lancées.» Suivra encore une formation de cinq ans – chant et piano – à l’Ecole de jazz de Bâle. Talons hauts, robes sexy, très joli minois, Eliana joue-t-elle de son image? «Non, j’ai toujours été comme cela. Toute petite, je mettais déjà les souliers à talons de ma grand-mère et j’adorais m’habiller en princesse, alors que mes sœurs sont très garçons manqués.» Astrid van der Haegen renchérit: «Il y a quelques années, la seule chose que les gens disaient d’elle, c’était: “Elle est jolie.” Dans la musique, être jolie, c’est une arme à double tranchant. Avant tout, Eliana a du talent.»
Trois mois chez David Richards. C’est aussi ce que dit David Richards. Installé dans le canton de Vaud, l’Anglais a produit beaucoup d’artistes (Queen, Chris Rea, Yes, Iggy Pop). Il a accepté de produire le CD de la Soleuroise, Heartbeat. «J’ai vécu trois mois chez lui, tout en donnant des concerts. Nous avons travaillé jour et nuit, composé ensemble. Il a travaillé avec de grands musiciens, c’était intéressant d’écouter toutes leurs histoires.» David Richards a lui aussi gardé d’excellents souvenirs de leur collaboration: «Je n’ai jamais eu une relation de travail aussi parfaite. Nous avons amené le cor des Alpes à ses limites, Eliana est forte et a du talent, en même temps, elle est fragile et sensible.» Un beau compliment pour la jeune femme dont le talent est indéniable. Evidemment, les composantes «fast food», arrangements rajoutés à sa musique, ne sont pas du goût de tout le monde. Tant pis. La jeune femme a trouvé sa voie. Et a du souffle pour persévérer.
Eliana Burki. Heartbeat – Funky Swiss Alphorn. Zurich. En concert: Zurich, Tonhalle, 12 juin. www.elianaburki.ch
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