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Régis Debray écrit que la rue juive est «aveuglée par la Shoah»: Israël pratiquerait ainsi un «abus de mémoire» qui l’empêcherait «de regarder l’histoire en face, et d’y faire face hic et nunc». Qu’en pensez-vous?

Même si Régis Debray reconnaît à la Shoah son caractère de faille dans la civilisation, de catastrophe absolue, il estime effectivement que nous en aurions fait une espèce de «religion civile» et que nous regarderions tout à travers ce prisme. Mais, quand on vit en Israël, il est facile de constater que tout le monde ne parle pas de la Shoah. On en fait un usage rituel, c’est vrai. Un jour, mon fils m’a dit: «J’ai Shoah aujourd’hui», du même ton qu’il aurait dit «j’ai gym.» Je dis qu’un tel usage montre que nous ne savons pas traiter cette mémoire-là. Mais je dis aussi, dans le même souffle, que nul ne sait comment s’y prendre. Regardez les Arméniens ou les Rwandais avec leur propre génocide: quand on a souffert d’un tel événement, on reste handicapé pour des générations. Alors, on fait ce qu’on peut. On refoule. Ou on en fait trop. On bricole, et le résultat n’est peut-être pas terrible parce qu’on ne sait pas accorder ce piano-là. Mais il est faux de dire, comme Régis Debray, que la Shoah dicte notre comportement collectif. En revanche, il a davantage raison en ce qui concerne l’Europe: avec l’effondrement de tout éthos collectif, qu’il soit national ou religieux, on a vu là une espèce de culte de la Shoah occuper l’espace déserté par d’autres passions collectives.

Israël ne profite pas de ce culte?

Je pense plutôt qu’il travaille contre Israël. Il suffit d’entendre cette idéologie obscène qui prospère à l’extrême droite comme à l’extrême gauche du spectre politique européen: la victime serait devenue le bourreau, nous nous comporterions comme des nazis... Regardez l’affaire de la flottille. Il y a eu neuf morts; c’est une énorme bavure. Mais qu’est-ce que cette affaire si on la compare à tout ce qui se passe ailleurs dans le monde? Il faut proportion garder. Or, on a présenté cette affaire-là comme un acte de piraterie, comme un massacre épouvantable... Dire que la Shoah préserverait aujourd’hui Israël de la critique me paraît totalement faux.

A un ami israélien. De Régis Debray. Avec une réponse d’Elie Barnavi. Flammarion, collection Café Voltaire, 157 p.

ÉLIE BARNAVI, HISTORIEN ET DIPLOMATE

Né en 1946 à Bucarest, il a enseigné l’histoire à l’Université de Tel-Aviv. Ambassadeur d’Israël en France de 2000 à 2002, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages sur Israël. Il est aujourd’hui directeur scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles.



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Tags: Elie Barnavi, Israël, "pax americana", Régis Debray,

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