Maria Roth-Bernasconi, 54 ans, conseillère nationale (PS/GE): «J’observe un retour à des valeurs traditionnelles.»
«Je trouve bien qu’Elisabeth Badinter lance un pavé dans la mare, mais je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle écrit. Ce qui est très important c’est qu’elle essaie de déculpabiliser les mères de famille qui n’arrivent pas forcément à tout concilier: être efficace au travail, bien s’occuper des enfants, être une bonne épouse et, en plus, être mince et faire du sport. Le retour en force du naturalisme qu’elle décrit n’est pas nouveau et je ne suis pas sûre que les nombreuses pages qu’elle consacre à l’allaitement fassent avancer le “schmilblick”. Plutôt qu’un retour en force du naturalisme, c’est un retour à des valeurs traditionnelles que j’observe. Il y a encore dix ans, on n’osait pas dire que l’on était contre l’égalité. Mais depuis quelques années, les attaques sont plus visibles. Elles correspondent à la montée de l’UDC qui dit proclamer tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
De fait, le féminisme n’est plus considéré comme ringard. Les femmes qui ont entre 20 et 30 ans voient qu’il y a danger. Je sens ce changement sans pouvoir m’appuyer sur des études scientifiques. Il y a quatre ans, on me conseillait d’arrêter avec mon combat féministe si je souhaitais être réélue. Je m’y suis toujours refusée. Aujourd’hui, on me dit: “Tu as de la chance, tu as ton électorat femmes et celui qui désire l’égalité.” L’égalité des salaires et du partage des tâches n’est toujours pas atteinte. Il faut dire que l’économie fonctionne encore comme s’il n’y avait que les hommes mariés qui travaillaient. C’est aux politiques d’aider à concilier vies professionnelle et familiale en baissant le temps hebdomadaire de travail et en instaurant un vrai congé parental, soit une année à partager entre la mère et le père pour que ce dernier soit obligé de prendre du temps pour son bébé.
Pour conclure, Elisabeth Badinter dit que la maternité n’est plus qu’un aspect – mais important – de l’identité féminine. Cette opinion est encore minoritaire. Je crois que les femmes qui n’arrivent pas à avoir d’enfants souffrent énormément. Les hommes dans la même situation souffrent moins.»
Carole Villiger, 36 ans, assistante à l’Unil. Rédactrice au magazine féminin-féministe George, lancé ce 8 mars: «Aujourd’hui, on dit aux femmes: “Raus! A la maison!”»
«La thèse d’Elisabeth Badinter est symptomatique de notre époque, où nous vivons un retour de balancier vers la tradition. Elle se concentre sur les mères, alors que beaucoup de femmes ne se reconnaissent pas dans les valeurs de maternité. Elle ne traite ni des femmes entrepreneures, ni des femmes artistes ou autres. Elisabeth Badinter n’est pas féministe. Elle s’inscrit dans le mouvement réactionnaire, alimenté par la crise sur le marché du travail. On dit aux femmes: “Raus! A la maison!”
Le féminisme doit continuer de lutter sur les thèmes de toujours: l’égalité salariale, le partage des tâches domestiques, la représentation des femmes dans l’espace public. Les frontières entre vies privée et publique sont poreuses et tant que les femmes portent la charge domestique, elles sont pénalisées dans leur accès à la sphère publique. Les hommes aussi sont insatisfaits car beaucoup aimeraient travailler à temps partiel pour s’investir à la maison. Mais le monde professionnel y est réticent, car les hommes sont poussés, par la société, à gagner un haut salaire.
La lutte féministe est toujours très vivace et différents mouvements combattent pour ces thèmes d’actualité, chacun avec son répertoire d’actions et ses outils. Récemment, le collectif L., dont je fais partie, a produit un théâtre de rue contre la publicité sexiste de Tally Weijl. Nous étions une quinzaine, autant de femmes que d’hommes, excédés d’être stéréotypés comme des obsédés sexuels.
Le féminisme n’est pas un. On lutte différemment pour les droits d’une migrante sans papiers, d’une mère de famille, d’une femme divorcée ou d’une intellectuelle. Aux Etats-Unis, il y a une volonté plus nette que chaque femme parle au nom de sa catégorie: par exemple, des militantes noires pour la cause des femmes noires. En Suisse, ce sont les femmes instruites qui endossent la lutte féministe pour toutes. Et pour cause: militer prend du temps.»
Alice Glauser, 56 ans, conseillère nationale (VD/UDC): «Aux mères de famille qui choisissent de travailler, je dis: “Réfléchissez!”»
«Il faut bien faire et laisser braire. Voilà un premier commentaire que m’inspire le livre d’Elisabeth Badinter. Je constate qu’il y a tellement de modes en matière d’éducation – ne pas allaiter dans les années 1960-1970, retour en force de l’allaitement dix ans plus tard – qu’il vaut mieux agir selon ses propres convictions. J’ai trouvé son ouvrage très intéressant mais je ne partage pas sa vision de la femme insatisfaite de sa situation, une femme qui se sent malmenée, écrasée et bafouée par les hommes. Je suis partisane d’un féminisme “doux” qui se traduit par une main de fer dans un gant de velours. En quoi il consiste? A être fière d’être une femme, à être attentive à ce que nous ne soyons pas rabaissées et que l’égalité des salaires soit respectée. Il n’y a pas besoin d’aller manifester dans la rue pour cela.
Madame Badinter affirme que le naturalisme pousse les mères à rentrer à la maison, mais je constate qu’il y a plutôt une pression de la part de l’industrie et des milieux économiques pour que celles qui ont des enfants continuent leurs activités professionnelles. Aux mères de famille qui choisissent de travailler mais qui, financièrement, pourraient se permettre de rester au foyer je dis: “Réfléchissez!” Je parle des femmes qualifiées qui ont des métiers qui paient bien et qui privilégient leur carrière au détriment de leur famille. Elles partent tôt le matin, rentrent tard le soir et n’ont du temps pour leurs enfants que le weekend. Leur choix me fait mal au cœur pour leurs bambins. Dans son livre, Madame Badinter a laissé de côté l’expérience extraordinaire qui consiste à élever des enfants, le bonheur de les voir sourire, d’entendre leurs premiers mots, de découvrir le regard qu’ils ont sur le monde, toutes ces petites choses que les mères qui ne restent pas au foyer n’ont pas le bonheur de vivre au quotidien. Le gros problème c’est que le métier de mère au foyer n’est pas reconnu par la société. Mais je suis persuadée qu’une femme qui reste à la maison connaît sa propre valeur.»
Stéphanie Apothéloz, 32 ans, députée socialiste vaudoise, cofondatrice du collectif Feminista: «La société agit comme si faire un enfant n’avait pas d’impact.»
«Je suis d’accord avec Badinter lorsqu’elle affirme qu’une femme peut se réaliser ailleurs que dans la maternité, c’est une évidence à répéter. Et c’est vrai que les hommes occupent des positions professionnelles plus intéressantes que les femmes. Par contre, son opportunisme médiatique m’agace. Elle s’est autoproclamée représentante autorisée du féminisme contemporain et use d’un ton donneur de leçons, comme dans son précédent Fausse route. Ce que je trouve très mal placé pour une actionnaire de Publicis.
Je ne crois pas à sa théorie de la tyrannie de la mère parfaite pour expliquer les faibles taux de natalité européens. En Suisse, depuis 1975 et la libéralisation de la pilule, nous en sommes à un taux de 1,4 à 1,5 enfant par femme. C’est davantage lié, comme Badinter le fait aussi remarquer, à l’existence de structures de garde ou pas. Si une femme arrête de travailler lorsqu’elle a des enfants, c’est souvent faute de solution de garde ou parce que les solutions sont hors de prix. Le problème est là: le monde du travail et la société font comme si faire un enfant n’avait pas d’impact. Il faut que les entreprises, les familles et les pères anticipent, participent, que les conséquences des naissances ne pèsent pas sur les épaules des femmes seulement.
Les positions de l’UDC et leur initiative “pour la famille” sont une contre–attaque logique: il y malgré tout une amélioration de la prise en charge des enfants, et l’UDC cherche à regagner du terrain. Personnellement, je m’en fiche si l’UDC me dit de rentrer à la maison! C’est un discours idéologique. Il ne faut pas réagir même s’il est dangereux. De toute manière plus de 75% des femmes travaillent en Suisse, donc ce discours tombe à plat.
Les combats qui restent à mener sont ceux de cet accompagnement de la maternité, mais aussi de l’égalité des salaires, qui dans certains milieux régresse, de la violence conjugale, de la représentativité politique. Je suis heureuse de constater que la mobilisation pour ce 8 mars, jour des 100 ans de la Journée internationale des femmes est grande.»
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